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Dossier Spécial : A l’écoute des nouveaux désirs de mode…Pamela Golbin

Pamela Golbin « Avant, il s’agissait de dessiner une robe, aujourd’hui, il faut définir l’univers dans lequel elle sera portée »

Historienne, ex-conservatrice générale de la mode et du textile au musée des Arts Décoratifs, puis directrice artistique de la résidence Jacquard de Google Arts & Culture, Pamela Golbin est l’une des spécialistes les plus reconnues du milieu de la mode. Pour Première Vision, elle rappelle la façon dont ce monde a toujours su tirer parti des crises, en se reconnectant aux nouveaux désirs des consommateurs…

Le paysage de la mode est chamboulé par la pandémie mais aussi parce qu’il semble à la fin d’une époque. Quel est votre point de vue ?

Tous les aspects du système ont été bousculés : créatifs, structurels, éthiques… Mais nous étions, à l’évidence, dans une fin de cycle qui a été accélérée par la pandémie. Force est de constater que ce modèle mis en œuvre au début des années 90 est arrivé à sa fin. Après le krach boursier de 1987 et la guerre du Golfe, la mode a amorcé un changement en profondeur qui a définitivement déplacé l’esprit créatif vers le prêt-à-porter, jusqu’alors réservé à la couture. Cela a permis au prêt-à-porter de prendre un essor considérable, avec l’émergence de grands noms tels Helmut Lang, Martin Margiela, Miuccia Prada… Le système s’est alors reconstruit en introduisant une toute nouvelle esthétique minimaliste, laquelle aura pour conséquence de donner une place de choix au développement des accessoires : lunettes, sacs et chaussures. Les maisons de couture renforceront le dynamisme de leur prêt-à-porter et certaines se verront réunies pour affirmer leur montée en puissance, donnant lieu aux grands groupes que nous connaissons aujourd’hui.

Quelles ont été les raisons d’une telle mutation ?

Celle-ci s’est opérée, dès le début des années 80, en réponse à l’envie d’une mode renouvelée ; libre, irrévérencieuse, glamour, mais aussi proche des femmes et ancrée dans la vie moderne. Ce désir trouvera son expression grâce à une génération de créateurs qui ont choisi de sortir de la couture pour bousculer les idées reçues. Ce fut le cas des Gaultier, Mugler, Montana ou Alaïa, mais notons que la plupart y sont ensuite revenus !

Et pourquoi cela ne marche plus ?

Car cela fait 30 ans déjà ! Il s’agit d’une question à la fois cyclique et générationnelle. La mode évolue pour exprimer les besoins du moment et s’adapter aux transformations de l’époque. Il est normal qu’aujourd’hui, un autre vocabulaire stylistique et créatif se développe. Les valeurs contemporaines s’expriment dans une narration beaucoup plus ouverte : la diversité doit faire partie de la conversation, tout comme l’éco-responsabilité ou une prise de position claire face à la surproduction.

L’univers de la mode semble en tous cas bien malmené. Son histoire a-t-elle déjà connu de telles crises ?

La mode est en crise quand l’époque est en crise, mais elle surmonte toujours les difficultés et propose de nouvelles solutions. Après la guerre de 14/18, elle s’est appropriée les nouveaux besoins des femmes qui avaient fait tourner le pays et trouvé dans la mode un espace pour s’exprimer. Ce n’est pas un hasard si on a vu, alors, des créatrices fonder leurs propres maisons – Gabrielle Chanel, Elsa Schiaparelli, Madeleine Vionnet ou Jeanne Lanvin -, tandis qu’à l’époque, beaucoup de femmes ne parvenaient pas à prendre le pouvoir dans la vie active. Après 1945, les cartes ont été rebattues dans un contexte de renouveau esthétique et technique ; puis ce fut le début d’une démocratisation avec le développement des licences. Ce sera également l’arrivée des maisons comme Dior ou Balmain qui écrivent, aujourd’hui encore, l’histoire de la mode. Au final, c’est dans les grandes crises que la mode retrouve des forces vives pour se transformer et renaitre. Ces passages sont certes difficiles mais ils permettent de relever des défis et trouver des processus mieux adaptés. Qui aurait cru, l’an dernier, que l’on pourrait traverser plusieurs saisons sans la magie des défilés ? L’élaboration des plateformes digitales a permis de faire front techniquement, de passer outre pour l’instant.

Qu’est-ce qui vous semble en train de naître ?

On assiste aux prémices d’un changement radical à tous les échelons. Par la force des choses, une forme de décentralisation se met en place, qui remet en question la hiérarchie, les structures nationales et internationales. Avant, chacun y avait son rôle et son calendrier, dans une machine bien huilée. Or, les besoins et les désirs ont changé. Pour certaines marques, les dates de collection restent importantes ; pour d’autres, elles n’ont plus d’intérêt. Plus globalement, la mode intègre désormais les modes, allant de la prestigieuse couture à la fast-fashion en passant par des propositions singulières sur les réseaux sociaux. Le tout s’adressant à des communautés multiples qui réclament chacune des codes pour s’exprimer. Nous sommes dans une période d’intense foisonnement créatif. Et les opportunités sont là, avec une nouvelle énergie !

Pensez-vous que nous entrons dans une nouvelle ère créative ?

Les communautés attendent toutes des matières premières vertueuses, mais il s’agit désormais d’un standard. Elles exigent aussi le respect de l’ensemble des acteurs qui participent à la production. Autres points essentiels : la diversité, la politique, le positionnement de la femme. Nous sommes dans un moment charnière où les consommateurs cherchent à aligner leurs valeurs personnelles à leur mode de vie, et ceci dans tous les domaines. La mode doit non seulement offrir une création vestimentaire mais être l’expression d’une conscience, d’une prise de position sociétale. Avant, il s’agissait de dessiner une robe, aujourd’hui, il faut définir l’univers dans lequel elle sera portée. C’est une bonne nouvelle pour la mode car elle prend de plus en plus d’importance dans le paysage culturel. Une maison pouvait, jadis, se contenter de décliner une collection ; désormais elle se doit de décliner ses valeurs sous toutes les coutures. En élisant une marque, le consommateur choisit une philosophie de vie, une esthétique faite à sa mesure, une autre façon de voir le monde.

Comment imaginez-vous la mode dans cinq ans ?

L’avenir, on le sait, réserve toujours bien des surprises. Regardez, aujourd’hui nous possédons tous des GPS ultra précis interconnectés et pourtant, nous voici à l’intersection des chemins, en train de chercher la bonne route et sa destination. Une chose est sûre : grâce à ses capacités de transformation, la mode a toujours su se réinventer, avec justesse et pertinence.

Dossier spécial « A l’écoute des nouveaux désirs… « – la suite :

Lisez l’interview de la créatrice Vanessa Seward

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