GLOBAL EVENTS FOR FASHION PROFESSIONALS​

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Retour sur la conférence « Tricoter des liens plus forts par la mise en réseau »

Pour cette conférence des Rencontres du Made in France intitulée « Tricoter des liens plus forts par la mise en réseau », Nathalie Ruelle, professeure à l’IFM reçoit Séverine Brun, Directrice générale de Devernois, Isabelle Guéry-Delmon, Sous-directrice habillement à l’IFTH, Eric Mézin, Délégué général de l’UITH Nord et fondateur du Club des Tricoteurs; Sophie Pineau, Présidente de Getex et Fermyl et Présidente de Mode Grand Ouest; Karine Tiberghien, Co-Présidente des Manufactures de Layette et Tricots.

 

La densité plus faible d’acteurs dans le textile et l’habillement renouvelle les possibilités d’entraide et d’échange entre partenaires. Les réseaux, qu’ils soient sectoriels ou régionaux offrent de nouveaux outils pour le Made in France. S’agissant des besoins de formation, la mutualisation permet à la fois de recenser tous les besoins et d’ajuster l’offre aux besoins réels des entreprises.

La région Grand Ouest, précurseur réseau territorial de tricoteurs

La région Grand-Ouest, incluant la Normandie, a été pionnière de cette mutualisation des outils et des échanges. Comme le rappelle Eric Mézin, Président d’Unimaille, ce regroupement de tricoteurs qui existe depuis une vingtaine d’années réunit aussi bien des acteurs historiques comme Saint James et Armor Lux que des petites start-ups. La crise du covid a permis un rapprochement avec Karine Tiberghien, et ainsi de 8 tricoteurs sur l’ouest Normandie, le cercle s’est étendu à une trentaine de producteurs. Ces derniers ont réfléchi à la mutualisation des appareils de production en recensant sous forme de base de données les savoir-faire précis des uns et des autres pour s’entraider en cas de surproduction. Les acteurs ont préféré garder leurs machines mais mettre à disposition, au cas par cas, un type de technologie précis (ex: une jauge 12) et partager ainsi le savoir-faire.

La tradition de réseau pérennisée dans le Grand-Ouest.

Sophie Pineau est à la tête de Mode Grand Ouest, une centaine d’entreprises de la région de Cholet, 4500 salariées, tricoteuses pour la plupart. Les ateliers ne sont plus concurrents, du fait de la spécialisation, mais le collectif permet de se tourner vers l’innovation. Cette cheffe d’entreprise (qui a repris celle de son père) explique plus concrètement comment ensemble, les acteurs arrivent à peser pour réviser des formations parfois inadaptées à leurs besoins. Par ailleurs, en interne, toutes les mécaniciennes du tricot (autre nom pour couturière) sont formées durant encore 2 ans pour maîtriser les savoir-faire. Le travail lui aussi a évolué et les clients sont pour l’essentiel des marques de luxe ayant fait le choix de fabriquer en France.  Elles recherchent désormais des volumes importants et la qualité française.

S’organiser autrement pour augmenter les capacités de production

Les Manufactures de tricots sont également organisées en réseau de trois entreprises, avec une activité spécialisée sur la layette pour la grande distribution. A partir de la Manufacture de layette, ils ont repris une, puis deux entreprises risquant de faire faillite, ce qui a permis de maintenir les savoir-faire. Ce qui est valorisant, est le fait que le retournement de conjoncture et les demandes de relocalisation obligent pour tenir le surcroît de production à s’organiser à plusieurs.

Le contexte a changé : il ne s’agit plus tant de sauvegarder les emplois que de répondre à la demande plus collectivement

 « L’industrie est en train de passer un cap aussi violent que celui de la levée des quotas chinois dans les années 70 » explique Karine Tiberghien. Les marchés arrivent brusquement vers nous et il est compliqué de se réadapter pour répondre à cette demande nouvelle. Le problème n’est plus de vendre mais de re-produire. Aujourd’hui, les marchés sont plus gros que nos capacités de production donc la question nouvelle est de savoir comment nous pouvons nous entraider pour faire progresser nos entreprises. » C’est pour affronter ce nouveau défi que le Club des tricoteurs a pris une dimension nationale. Se parler régulièrement permet de faire l’inventaire des besoins de formation en interne et de peser ensuite sur la réouverture le cas échéant d’un BTS tricotage pour répondre à tous les besoins. Il y a quelques années, l’enjeu était d’aller chercher des marchés, désormais ils sont là et il s’agit de s’organiser autrement pour satisfaire à la demande. Et comme le souligne Karine Tiberghien, « c’est beaucoup plus joyeux qu’avant ».

Avec le recul de ses 100 ans d’existence, l’entreprise Devernois a connu les hauts et les bas de l’industrie de la maille. Le nombre plus resserré d’acteurs rend plus forts et plus vulnérables à la fois. Plus forts, car il a fallu s’adapter, et plus vulnérables car pour faire face au rebond de la demande et de la production, on doit faire face à une pénurie de main d’œuvre. L’intérêt d’être ensemble est de communiquer sur nos métiers, leur durabilité. Parallèlement, il faut former en interne et ce de manière d’autant plus importante que les nouvelles générations vont faire plusieurs carrières dans des secteurs différents. L’entreprise travaille donc avec Maya Campus qui regroupe les formations textiles pour trouver les axes adaptés aux besoins réels des entreprises (programmateurs, remailleuses). « Une salariée nous a dit récemment, rapporte Séverine Brun, la DG, Devernois, vous avez traversé deux guerres et le covid. »

Innover ensemble

Isabelle Guéry-Delmon est arrivée il y a 6 mois à l’IFTH pour conduire un programme novateur de modernisation des ateliers, en introduisant une chaîne numérique flexible dans les petits et en mettant l’accent sur le bien-être des salariés en clarifiant les besoins. Cela s’est fait en grande collaboration avec Mode Grand Ouest. Des commissions ont ainsi été installées pour répondre à tous les enjeux d’innovation. « On a pu récréer tout un maillage technologique, rapporte Isabelle Guéry-Delmont, avec des prestataires, des fabricants de matériel, capables de nous aider à intégrer la technologie. » L’IFTH est allé ainsi chercher toutes les ressources auprès d’universitaires, d’acteurs institutionnels publics pour trouver le meilleur axe de progrès, en fonction des sujets.

Une des conditions essentielles pour faire vivre un réseau est la confiance, indispensable pour que le partage se fasse sereinement. Certains gèrent les choses comme Mode Grand Ouest par Conseils d’administration et réunions régionales ou thématiques, d’autres tissent davantage des liens informels, le plus important étant que l’information circule. L’organisation et la création de l’écosystème prennent du temps mais en partageant les mêmes enjeux et avec de la volonté, on est mieux armés pour faire face à la modernisation et aux nouveaux défis de production. Comme le rappelle Sophie Pineau de Mode Grand Ouest:  » ce qui doit rester central, c’est la question du sens. Animer un réseau prend du temps mais en dix ans, j’ai structuré mon entreprise et je ne sors jamais pour participer à une réunion du réseau sans ramener un enseignement à mes salarié(e)s. »Comme le souligne en conclusion Karine Tiberghien: « l’industrie change et se féminise, nous sommes 4 femmes autour de la table pour 1 homme (rires). Mais surtout, nous sommes heureux dans nos métiers et il faut transmettre cela aux jeunes générations. »

Retrouvez l’intégralité de la conférence en podcast >

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