GLOBAL EVENTS FOR FASHION PROFESSIONALS​

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Retour sur la conférence « Ressouder les filières: de la matière première au produit fini »

Pour cette première conférence des Rencontres du Made in France, intitulée « Ressouder les filières: de la matière première au produit fini », Pascal Gautrand, fondateur de Made in Town et consultant Première Vision reçoit Jean-Louis Brun, Directeur général de Brun de Vian-Tiran et co-fondateur du collectif Tricolor; Mathieu Ebbesen-Goudin, co-fondateur de VirgoCoop et Tissages d’Autan; Olivier Guillaume, Président de Safilin, Thomas Huriez, Président de 1083 et initiateur de Moncoton, Julie Pariset, Directrice Innovation de la Confédération du Lin et du Chanvre (CELC). Nathalie Ruelle, professeure à l’IFM rappelle en introduction la philosophie du salon et des rencontres: mettre en avant l’ensemble des acteurs des industries du textile, du cuir, de la confection.

Un nuage de verbes vient à l’esprit quand on parle de ces sujets: coopérer, collaborer, échanger, partager, réinventer, faire profiter, positiver, démultiplier tout cela dans un esprit de générosité. Le contexte de crise du covid a accéléré la mise en valeur des différentes filières locales et de l’importance du dialogue et des pratiques collaboratives. Pour répondre au mieux aux enjeux d’éco-responsabilisation, de mondialisation, il est de plus en plus nécessaire de faire front commun. D’où ce choix d’un fil rouge pour ces rencontres: le collaboratif tant au niveau local qu’au sein des filières. « Le partage d’informations, l’entraide sont le fil directeur de ces journées qui nous permettent d’explorer les coulisses de ce secteur, de décoder les changements, de faire germer peut-être des idées et pourquoi pas des amitiés ».

Parler de filière, c’est revenir à la matière première, au champ

L’histoire des matières premières nous ramène des siècles en arrière, il y a 36000 ans au fond de grottes du Moyen Orient pour le lin, 10000 pour la laine, au 18e siècle avec le boom du coton, au 19e siècle avec l’industrialisation lainière, la grosse révolution étant au 20e siècle l’arrivage des matières artificielles et synthétiques après la Seconde Guerre mondiale. C’est aussi se souvenir que la révolution qui a vu la part des matières synthétiques (environ 70%) l’emporter sur les matières naturelles (20% coton, – d’1% lin, et + d’1% laine) ne date que d’un siècle. Petit à petit, les matières ont fui l’Europe mais une fibre, le lin, a continué à être cultivée au Nord-Ouest de l’Europe. Julie Pariset revient sur les raisons de cette non délocalisation. En effet, 80% de la production mondiale de lin s’étend sur une bande allant de Caen à Amsterdam. Ce qui s’explique par des raisons géo-climatiques favorables et l’ancrage historique des savoir-faire du duo agriculteur-teilleur qui caractérise la culture de cette fibre vertueuse.

Pour remonter des filières, il faut aussi un ancrage. Thomas Huriez est né à Romans, pays de la chaussure. Cet informaticien de formation a décidé de remonter une filière propre de jean en privilégiant la circularité. « Le plus grand champ de coton est dans nos armoires » répète-t-il, sous-entendant que pour résoudre la question des matières premières, il faut partir de l’existant. En effet, le vrai poison ce sont les doses, la surconsommation. Depuis 2013, la mission de sa marque 1083 est de réinscrire la production et la consommation dans une économie circulaire globale et toutes les innovations et les projets (initiative de relocalisation de la production de coton avec Moncoton, le jean infini) vont dans ce sens. Ces prochaines semaines, la mission de 1083 va changer, « nous allons nous attaquer à la racine du mal à savoir la surproduction et la surconsommation » annonce le créateur.

La collaboration entre les secteurs, la relation entre l’agriculteur et l’industrie

Olivier Guillaume, Président de Safilin qui réimplante une filature de lin dans le Pas-de-Calais rappelle la grande coopération entre les différents métiers de la chaîne du lin: avec l’agriculteur ou liniculteur, le teilleur et le filateur qui vit au rythme de la culture du lin au début du cycle. Cela est nourri par les rencontres facilitées par la proximité.

La mission de la CELC s’appuie sur le collaboratif afin de créer un environnement favorable à l’utilisation du lin par les marques: favoriser l’innovation, informer, garantir au moyen des labels.

La revalorisation de la laine française est un bon exemple de ce que peut produire une collaboration active entre les acteurs. Jean-Louis Brun a repris le travail de la laine comme le faisaient ses arrières grands-parents dès 1808. A l’époque elle était produite localement même si une partie via le marché de Beaucaire provenait aussi du monde méditerranéen. Sa société Brun de Viran-Tiran, spécialisée dans le très beau linge de maison, a toujours valorisé les laines françaises: la laine des moutons mérinos d’Arles. Un travail de sourcing a été réalisé pour obtenir la meilleure fibre. Le père de Jean-louis a ainsi sélectionné parmi les races de mouton destinées à la viande, la meilleure espèce donnant une laine extrêmement fine (entre 19 et 20 microns). Dans le cadre du projet Tricolor visant à valoriser cette laine française, il a impliqué une école de designers l’ENSI pour garantir la formation nécessaire à la production de ces produits haut-de-gamme.

La culture du chanvre a elle aussi dû surmonter différentes crises: au 19e siècle avec le passage de la marine à voiles (faites en chanvre) à la marine à vapeur et au moment de la révolution industrielle, avec l’utilisation massive de coton puis de matières synthétiques après la seconde Guerre Mondiale. Matthieu Ebbesen-Goudin, à la tête des Tissages d’Autan près de Castres a entrepris de relancer la culture du chanvre. Cette année, la culture a rapporté 75 hectares de chanvre, il espère monter à 300 l’an prochain. Il insiste sur l’importance des outils pour maintenir les savoir-faire et concourir à la résilience du territoire. « Ce qui fonctionne dans notre projet c’est la collaboration,  échanger des informations sur des difficultés techniques » souligne-t-il.

Au sein d’entreprises intégrées, les marques tirent parti de la solidarité en amont

Cette intégration des entreprises permet de maîtriser toute la chaîne. Chez Brun de Vian-Tiran, l’entreprise est structurée sous forme d’ateliers spécialisés sur la technologie de laine cardée. Il est essentiel qu’ils communiquent entre eux notamment en cas d’imprévus comme la levée du mistral qui peut entraîner une perte d’humidité de 40%. C’est un peu l’avantage que peut retirer un chef cuisinier à avoir son potager. Le sentiment de solidarité est essentiel et il se crée d’autant plus facilement que le contexte est porteur pour ceux qui ont décidé de ne pas délocaliser.

Chez 1083, l’écosystème s’est aussi construit sur des bases vertueuses. Thomas Huriez revient sur la création de sa marque 1083 en expliquant qu’après avoir ouvert une boutique de produits bio équitables, il n’imaginait pas que cela serait un jour à la mode. La marque 1083 s’est façonnée au fil de la fermeture et reprise de ses fournisseurs. Thomas Huriez pour remonter la filière a trouvé un atelier de prototypage à Marseille, deux tisseurs, Tissages de Charlieu et ce qui est devenu Tissages de France, après une reprise en 2018 d’un fournisseur en difficulté.

Cette intégration s’est faite par la force des choses de manière pragmatique, l’entreprise est intégrée mais ouverte, les fournisseurs ne produisent pas exclusivement pour 1083. L’idée, à la manière d’une cotte de mailles est de mutualiser les emplois et les risques entre confrères. On gagne en productivité. On fait avancer la formation (création d’une école du jean). « Tisser des liens, précise Thomas Huriez, c’est la mission des Tissages de Charlieu mais c’est aussi notre mission ».

La collaboration, le tissage de liens s’inscrit au coeur de la culture du lin européen

Le lin est une filière agro-industrielle qui a toujours exporté mais nous avons maintenu une production européenne en Pologne. Aujourd’hui, ce maintien du lin en Europe devient encore plus porteur avec les nouveaux enjeux sociaux et environnementaux. Safilin revient en France, dans le Pas-de-Calais, grâce à une aide de France Relance. Olivier Guillaume reconnaît avoir pu douter que le retour d’un outil de filature soit un jour possible et avoir été encouragé, poussé en amont par les agriculteurs et les teilleurs et en aval par les consommateurs. Dans le contexte covid, le rôle de l’Etat a joué, mais ce qui a été décisif c’est la volonté des acteurs industriels, des consommateurs, des liniculteurs.

Travailler à l’échelle européenne a aussi des effets vertueux sur le plan de l’innovation

Dans le lin, la complicité entre teilleurs et filateurs a entraîné des bonds en innovation au sein de cette filière qualifiée d’ « agro-créative », dans la maille de lin, le lin lavé. La fibre se porte été comme hiver, et se marie très facilement à d’autres matières.

Les difficultés pour remonter une filière

Pascal Gautrand explique que l’une des difficultés a été, avant de lancer le collectif Tricolor, de recenser la diversité des lots et des qualités. Idem dans le chanvre comme Mathieu Ebbesen-Goudin le reconnait, précisant qu’à terme on trouvera dans le chanvre différents millésimes. Olivier Guillaume confirme qu’une filière ne peut se créer ex-nihilo. Les rencontres entre les acteurs du lin permettent d’échanger sur les savoir-faire, de faire avancer la R&D. Une filière se remonte grâce aux échanges entre les différentes strates. C’est donc bien dans le dialogue et la mutualisation que se font les avancées. Le fait que le nombre d’acteurs se soit réduit rend cela plus facile. Il n’y a plus comme cela a pu être le cas par le passé des concurrents mais plutôt des collègues, qui échangent dans une dynamique inter-filière.

Retrouvez l’intégralité de la conférence en podcast >

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