
Que va changer concrètement l'IA dans la mode ? C'était récemment le thème d'une matinée d'échanges organisée par la Fédération Française du Prêt-à-Porter Féminin, qui a réuni plusieurs centaines de participants. Le sujet intéresse. Comme dans d'autres industries, ces intelligences sont au cœur des discussions, souvent associées à des peurs de voir la machine se substituer à l'homme dans les étapes manufacturières, opérationnelles et même créatives.
La donnée: le nouvel or des marques
Centenaire, ce syndicat patronal représente et défend l'ensemble des entrepreneurs du secteur. Depuis quelques années, il s'est saisi des grandes transformations qui touchent l'industrie : le développement de la consommation responsable, en menant une action défensive vis-à-vis des grandes plateformes, les changements au niveau des manières de travailler, l'évolution des business models.
« Le seul problème, c'est que nous avons accumulé du retard pour compiler, classer, organiser ces données de manière fluide au sein de nos entreprises. La supply chain repose encore souvent sur des tableaux Excel, chaque service gérant de son côté ses données sans communication d'un service à l'autre. Tout se fait encore avec une culture du silo entre le marketing, le produit, les achats, la communication. Ce manque d'uniformité du système d'information relatif aux données empêche une bonne utilisation de l'IA ».
Si on parle aujourd'hui de « marques communautaires », c'est que les territoires d'expression à explorer sont multiples : le gaming, le sport, l’hospitality, la food... On le voit avec le succès du "merch" en ce moment. Jusque là, les marques n'investissaient pas ce terrain des "souvenirs", assimilés à du bas de gamme et du T-shirt sérigraphié. Mais certains acteurs sont allés travailler ces produits en les chargeant de tout un contexte émotionnel, patrimonial, pop, et ils sont devenus désirables.
Les terrains principaux d'application utile de l'IA
GESTION DES STOCKS La marque doit garder un œil sur les nouveaux outils : difficile de parler d'innovation sans mentionner les nouveaux réseaux sociaux qui sont en train de devenir des canaux commerciaux : TikTok devenu mainstream, Pinterest, Reddit, WhatNot et tout le streaming mais, encore une fois, il faut prioriser les terrains d'application pour préparer au mieux les marques au futur. Or, il y a certains domaines dans lesquels l'IA va changer profondément les manières de faire. Thibaut Ledunois prend soin de les lister : « Concernant la gestion des stocks par exemple, bien utiliser les agents va permettre une amélioration réelle des capacités prédictives, en améliorant la qualité des tableaux prospectifs et en lissant les données entre les différents services. Cela représente un enjeu majeur de compétitivité, d’écologie, de géopolitique. Elle est déjà appliquée en ce sens par certains acteurs, pour organiser en temps réel les stocks d'un magasin à l'autre et rééquilbrer si besoin. Ce système de "rebalancing" existe déjà et fonctionne bien ».
EXPÉRIENCE CLIENT L'autre enjeu majeur va être de savoir utiliser ces outils technologiques pour améliorer l’expérience client. « Un consommateur qui aujourd’hui achète un article en moins de 3 secondes sur WhatNot (une appli de live shopping) et/ou sur TikTok Shop, ne va pas du tout avoir la même appréhension, à terme, des sites e-commerce de nos marques, et à cela aussi il va falloir penser et se préparer ». C'est l'autre transformation en cours, elle est commerciale cette fois : on est aux débuts du glissement du e-commerce tel que nous le connaissons vers ce que l'on appelle le commerce « agentique » – via des intelligences artificielles. Les répercussions sur nos manières de consommer vont être importantes.
Conséquences sur l'organisation
NOUVEAU RÉFÉRENCEMENT
« Demain, on dira à la machine: “je veux un pull chaud pour l’hiver, qui ne gratte pas et qui soit lavable en machine”. C'est une nouvelle manière d'écrire l'histoire du produit, un nouveau storytelling et donc de la data nouvelle, que nos marques ne maîtrisent pas encore et qu'elles vont devoir peu à peu intégrer. De même, elles devront être plus réactives, et ce, grâce à la technologie. Si, par exemple, elles veulent pouvoir répondre à la demande : "trouve moi un pull comme celui que j'ai vu sur Brigitte Macron pendant son voyage officiel en Thaïlande" ».
Cette recomposition du e-commerce et du digital commence mais va s'accélérer. La Fédération accompagne aussi les marques sur ce terrain en travaillant autrement le référencement, dans un sens à la fois fonctionnel et narratif. « Cela ne va pas changer le contenu de la plateforme de marque, précise Thibaut Ledunois. Mais cela va challenger les gens qui n'en ont pas. C'est une vraie difficulté que l'on ressent sur la scène émergente des jeunes marques. Le métier de créateur de mode est devenu extrêmement compliqué ». Alors qu'auparavant le bon produit et le bon système de distribution suffisaient, aujourd'hui, il faut être bon partout. Et il n’y a aucun droit à l’erreur.
RÉORGANISATION DES PRIORITÉS
RÉORGANISATION DE LA PRISE DE DÉCISION
Mais l'IA dans le futur va aussi complètement révolutionner les modalités de la prise de décision au sein des entreprises. Historiquement très instinctive, celle-ci va être construite dans l'avenir par la data. Ce qui, selon Thibaut Ledunois, aura des conséquences quasi philosophiques pour la filière, qu'il illustre par une interrogation parmi d'autres : quelle est la place de l’instinct aujourd’hui dans la mode et à moyen et long terme ?
NOUVEAUX MÉTIERS
S'agissant des métiers, « l'enjeu ne sera pas demain de remplacer les stylistes par des robots. En revanche, il y a certains métiers qui vont se retrouver en tension. Sur le SAV ou sur le backlog du e-commerce, c’est une réalité. Cela va obliger les marques à penser la reconversion au plan social. « Il va falloir accompagner les métiers qui changent. C’est cela la responsabilité sociétale des entreprises, cela engage au-delà de l’environnement ».
Le Directeur des transformations et de l'Innovation reste positif. Derrière la panique autour de l'IA, il perçoit "une curiosité". « La panique crée le mouvement. Les marques sont conscientes et bougent. L’ampleur du travail est colossale et il va donc falloir travailler ensemble pour relever le défi de ces transformations. On a pas mal fait peur aux entreprises depuis les dix dernières années sur les réglementations RSE, sur le métaverse. L’idée est de changer de prisme en abordant ces sujets, non pas par la peur, mais par la curiosité. Théo Da Silva, dont je parlais tout à l’heure, disait qu’il y a deux options avec l’IA : imaginons que l’on est dans une voiture. Soit on est le coyote du dessin animé et on fonce à toute allure. Dans ce cas, à un moment donné, on tombe parce qu’on n’a pas regardé autour de soi. Soit on se met dans la peau du pilote de Formule 1, dans le circuit parce que c'est la règle, on connaît le parcours et on maîtrise les freins. Or, c'est ça le plus important, il faut avoir des freins et savoir s'en servir ». En attendant, rendez-vous est donné le 1er juillet pour le lancement de Flair, et s'emparer des enjeux business de la mode. Une nouvelle étape de cette traversée collective des transformations de la filière.







