Vers une mode sans PFAS : état des lieux des alternatives
Les substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), souvent surnommées « polluants éternels », forment un vaste groupe de composés synthétiques — plus de 9 000 sont actuellement recensés — connus pour leur résistance à la chaleur, à l’eau ou aux graisses. Leur durabilité exceptionnelle provient de la solidité extrême des liaisons carbone-fluor, qui les rend à la fois très performants et particulièrement persistants dans l’environnement. Si le grand public les associe surtout aux poêles antiadhésives (voir le film Dark Waters ou le rapport de Camille Étienne en 2024), les PFAS sont aussi omniprésents dans les textiles — notamment en tant que traitements déperlants (DWR) appliqués aux vêtements de pluie, de sport ou techniques.
Ces finitions permettent aux vêtements de résister à l’eau et aux taches, d’augmenter leur durabilité et d’éviter l’effet de saturation (ou « wet-out ») dans les vêtements de haute performance. À l’échelle mondiale, environ 35 % de la production de PFAS est utilisée par le secteur textile, comprenant l’habillement, le cuir, les tapis et moquettes, ou encore l’outdoor, sports d’hiver..
Mais cette performance a un coût. En raison de leur persistance, les PFAS ont été détectés absolument partout sur terre - de la faune arctique jusqu’au sang humain. Selon Santé Publique France et le CDC (Centers for Disease Control and Prevention), presque toute la population présente des traces de PFAS dans l’organisme, principalement via l’alimentation, l’eau, l’air et les produits de consommation courante contaminés.
Les risques pour la santé sont majeurs. En 2023, l’Agence internationale de recherche sur le cancer (CIRC) de l’OMS a classé le PFOA comme cancérogène et le PFOS comme potentiellement cancérogène. D’autres études établissent un lien entre l’exposition aux PFAS et des troubles endocriniens, l’immunodépression, des taux de cholestérol élevés, des atteintes à la fertilité ou encore divers cancers. Ces substances s’accumulant dans l’organisme, même une exposition prolongée à faibles doses peut s’avérer nocive.
Les PFAS constituent également un véritable frein à la circularité. Les textiles traités avec ces composés sont difficiles à recycler ou à éliminer sans risque, car les PFAS peuvent se relâcher lors de leur dégradation, de leur incinération ou en décharge. Selon l’Agence européenne pour l’environnement, ces substances représentent un obstacle majeur à la réutilisation et au recyclage des textiles.
Cependant, on peut garder espoir. Une des dernières innovations est celle portée par Earth+, avec leur solution biotechnologique qui élimine les PFAS des sols et des eaux souterraines grâce à la phytoremédiation — une technique qui mobilise certaines plantes pour dépolluer les millieux naturels. Inspirée des méthodes utilisées sur des sites nucléaires, Earth+ recourt à des saules et du chanvre industriel, capables d’absorber les PFAS tout en capturant du carbone. Le chanvre présente l’avantage supplémentaire de pouvoir être valorisé en matériaux de construction durables.
Autre atout d’Earth+ : sa traçabilité avancée. L’imagerie satellite et les drones permettent de suivre la croissance des végétaux et l’évolution de l’usage des sols, tandis que des algorithmes d’intelligence artificielle , développés en partenariat avec Microsoft, calculent la séquestration carbone prévisionnelle. Ces données sont conformes à la directive CSRD et ouvrent droit à des crédits carbone vérifiables.
Réglementations et réponses de l’industrie
Face aux dangers que représentent les PFAS, les autorités publiques agissent pour les éliminer progressivement, obligeant les marques à s’adapter rapidement afin de rester conformes et de protéger les consommateurs.
Aux États-Unis, plusieurs États ont déjà adopté des interdictions strictes concernant les PFAS dans les vêtements grand public. Par exemple, la loi californienne AB 1817 proscrit l’ajout de PFAS dans les textiles à partir de janvier 2025. D’autres États, comme New York et le Colorado, imposent également des restrictions dans l’habillement outdoor, avec une sortie totale prévue d’ici 2028.
En Europe, certains groupes de PFAS, comme les PFCA et le PFHxA, sont déjà interdits dans les textiles. L’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) milite pour une interdiction globale de l’ensemble des PFAS dans le cadre du règlement REACH, une initiative susceptible d’avoir des répercussions à l’échelle mondiale. Certains pays ont également adopté des lois nationales : en France, une loi promulguée le 27 février 2025 interdit l’utilisation, l’importation, l’exportation et la mise sur le marché de PFAS dans les cosmétiques, les vêtements, les chaussures et les agents imperméabilisants à compter de janvier 2026 — avec une dérogation pour les tissus techniques à destination du militaire et des pompiers. Dès 2030, tous les textiles devront être exempts de PFAS. Le Danemark interdira, quant à lui, les vêtements et chaussures contenant des PFAS destinés aux consommateurs dès juillet 2026.
Face à ces évolutions, l’industrie textile et mode commence à réagir. De plus en plus de marques s’engagent à supprimer les PFAS de leurs collections. Dans l’univers du sport et de l’outdoor, des marques comme Finisterre Lagoped, Picture Organic Clothing, Houdini ou encore Vaude proposent déjà des gammes entièrement exemptes de PFC. (Voir également cette ressource : The Good Goods – Marques outdoor sans PFAS)
Soutenues par des certifications telles que bluesign® ou Oeko-Tex®, qui garantissent des procédés sans PFAS, certaines marques plus généralistes s’alignent également. Levi Strauss & Co, par exemple, a officiellement interdit les PFAS dans ses produits, élargissant sa politique d’exclusion des PFC. Même certains géants de la fast fashion, comme Uniqlo ou les enseignes du groupe Bestseller, ont annoncé avoir éliminé les traitements PFAS de leurs gammes et les avoir remplacés par des solutions déperlantes plus sûres, comme le BIONIC-FINISH® ECO développé par Rudolf.
Pourtant, éliminer totalement les PFAS dans l’habillement reste un défi de taille. Les fabricants et marques textiles se heurtent à des difficultés techniques, notamment pour atteindre des performances équivalentes en termes de longévité, de résistance à l’eau et aux taches. À cela s’ajoute la complexité des chaînes d’approvisionnement mondialisées, qui rend difficile la mise en conformité avec des normes et des législations en constante évolution. Cette difficulté est amplifiée par un manque de transparence : les entreprises ont encore une visibilité limitée sur leur chaîne de production et l’usage précis de produits chimiques potentiellement nocifs à chaque étape.
Voir aussi : https://www.premierevision.com/fr/articles/4fcd79e3-77fa-ef11-90cb-00224888722c
Quelles alternatives existent ?
Les avancées en chimie et science des matériaux permettent aujourd’hui de développer des alternatives moins impactantes, et surtout non toxiques, capables d’offrir des performances élevées tout en répondant aux exigences réglementaires et aux attentes des consommateurs.
Mais avant de parler de ces nouveaux types de finissages, il est surtout possible d’envisager une approche radicale : se passer totalement de traitements de surface.
• Des textiles aux performances intégrées dès la conception
En fait la véritable innovation se situe peut etre dans la structure elle même de certaines étoffes : Un tissage très serré , des contextures denses, en particulier lorsqu’elles sont faites dans des compositions de fibres hydrophobes et résistantes à la base, permet une déperlance naturelle, sans avoir recours à des traitements chimiques. Les fibres naturelles peuvent jouer ici un rôle de premier plan, comme le prouve la technologie Optim développée par The Woolmark Company, utilisée notamment par la marque Vollebak. Elle permet d’obtenir des tissus en 100 % laine mérinos naturellement déperlants, sans aucun revêtement ajouté.
Parfois, ces constructions sont combinées à des techniques de couches ou de laminages pour répondre à des exigences élevées en matière de performance, tout en évitant les finitions synthétiques. Cela peut toutefois poser certains problèmes de recyclabilité.
Pour y remédier, la société Amphico développe Amphitex™, une membrane imperméable et respirante sans PFAS, qui, associée à leur fil Amphidry™ naturellement « superhydrophobe », permet de créer un textile 100 % recyclable: tous les composants étant issus du même matériau, ce système monomatière constitue une solution innovante et circulaire.
De son côté, Sympatex travaille sur un laminé issu à 100 % de fil « fiber2fiber » recyclé chimiquement, produit à partir d’anciens vêtements et chutes textiles.
• Des finitions biosourcées, à base d’eau ou de silicone
Parmi les alternatives les plus accessibles aux DWR fluorés, on trouve des finitions à base d’eau ou de silicone, déjà utilisées dans l’outdoor et le sportswear. Elles créent une barrière de surface qui repousse l’eau tout en conservant la respirabilité. Bien qu’elles ne soient pas totalement neutres, leur profil toxicologique est bien plus favorable que celui des traitements fluorés.
Les solutions biosourcées gagnent elles aussi du terrain. Certaines, déjà bien connues, méritent d’être redécouvertes. Les finitions à base de cire — d’abeille, de soja ou issues de plantes — assurent une déperlance naturelle. Le chitosane, un biopolymère extrait des carapaces de crustacés, offre en plus des propriétés antimicrobiennes.
• Des traitements secs et des procédés avancés
En parallèle, des instituts de recherche et des start-ups mettent au point des revêtements high-tech capables de remplacer les PFAS.
Le laboratoire suisse EMPA a par exemple développé un revêtement au siloxane déposé par plasma, une fine couche silicone-like de 30 nanomètres rendant les tissus extrêmement hydrophobes. Ce traitement dépasse les performances des finitions PFAS : il absorbe moins d’eau, sèche plus vite, et conserve sa déperlance même après de nombreux lavages.
Au Wyss Institute de l’université Harvard, le projet Nixe a conçu un revêtement polymère bio-inspiré, à rugosité nanométrique. Appliqué sur du polyester, il confère une haute imperméabilité sans compromettre la respirabilité.
De nouvelles méthodes de traitement à sec, comme la teinture et les finitions au CO₂ supercritique, permettent également de se passer d’eau, de solvants et de PFAS. Ces systèmes à haute pression infusent les teintures et finitions directement dans les fibres, réduisant ainsi les déchets et les émissions. Les traitements au plasma améliorent également les propriétés de surface sans rejets chimiques.
Parmi les autres pistes explorées, on trouve les revêtements à base de graphène, prisés pour leur légèreté, leur résistance à l’eau et leur durabilité, ainsi que des finitions protéiques inspirées des feuilles de lotus ou des fils d’araignée. Des polymères recyclés ou upcyclés sont également testés comme finitions fonctionnelles et circulaires.
Si beaucoup de ces innovations restent au stade pilote, elles témoignent d’un virage clair vers une intelligence matière et une chimie verte, comme celle développée par Beyond Surface Technologies.
Passage à l’action
L’industrie textile s’oriente désormais vers des solutions sans PFAS, qui, associées à des stratégies de conception durable telles que la réparabilité, ouvrent la voie à une nouvelle génération de vêtements techniques capables de protéger sans laisser de trace toxique.
Il existe une tension fondamentale : les start-ups ont besoin d’un débouché commercial pour financer les certifications, mais les marques exigent des certifications avant de s’engager.
« Il faut franchir le pas. Passer de la discussion à l’action. Intégrer ces matériaux dans des produits concrets, même en petites séries.”
— Claire Miller, designer textile chez Amphico
C’est également la conclusion du rapport publié en mai 2025 par le Centre for Fashion Innovation & Nextwork (CFIN) sur l’accélération de la mode circulaire au Royaume-Uni :
« Alors que la réglementation — notamment les restrictions sur les PFAS — suscite un intérêt croissant pour des alternatives durables, le potentiel d’innovations matérielles comme celles d’Amphico se renforce. Mais pour que ce potentiel se concrétise, les marques doivent évoluer : de simples observatrices, elles doivent devenir des actrices engagées — en investissant dès maintenant, en partageant leur savoir-faire, et en intégrant l’innovation au cœur même de leur stratégie. »
Sources :
European Environment Agency :
- PFAS in textiles in Europe’s circular economy
- Safe and sustainable alternatives could reduce use of PFAS in textiles and enhance reuse and recycling
WHO, International Agency for Research on Cancer : https://www.iarc.who.int/
https://monographs.iarc.who.int/news-events/volume-135-perfluorooctanoic-acid-pfoa-and-perfluorooctanesulfonic-acid-pfos/
https://link.springer.com/article/10.1007/s12403-022-00496-y
https://www.santepubliquefrance.fr/determinants-de-sante/exposition-a-des-substances-chimiques/perturbateurs-endocriniens/documents/rapport-synthese/impregnation-de-la-population-francaise-par-les-composes-perfluores-programme-national-de-biosurveillance-esteban-2014-2016
https://www.bluesign.com/en/pfas-in-clothing/
https://www.thegoodgoods.fr/media/sante-environnement/earth-depollue-sols-grace-a-la-phytoremediation-par-le-chanvre-industriel/
https://www.thegoodgoods.fr/media/sante-environnement/concevoir-des-vetements-outdoor-sans-pfas-lexemple-de-lagoped/
https://www.earthplus.eu/projects/pfas-cleanup-at-campus-vesta/
