Visions Épisode 17 : La technique, tremplin de création

18 août 2026
Première Vision Paris
Visions est une série d’articles prospectifs, pour réfléchir au monde de demain – ses contours, ses modèles, ses enjeux. À travers le regard d’intervenants spécialisés dans des domaines variés, la série Visions entreprend une observation de nos sociétés, en multipliant les angles de vue, pour tâcher de répondre à différentes questions : Comment peut-on, aujourd’hui, commencer à entrevoir demain ? À quels grands courants ou signaux faibles être attentifs, pour percevoir et anticiper les modèles à venir, les nouvelles manières de vivre, de créer, de produire, de consommer ? En recueillant les observations, analyses et visions prospectives issues de domaines allant de la création multidisciplinaire à l’économie en passant par l’éco-responsabilité ou les nouvelles technologies, Première Vision souhaite informer, stimuler et délivrer des clefs aux acteurs de la filière mode.

La vision de l'

École nationale des arts La Cambre

se nourrit de tous les arts. Celle propre au département mode dirigé par

Tony Delcampe

a fait du vêtement son point cardinal, et de la technique le cœur de son enseignement. Une signature riche d'enseignements pour l'industrie toute entière, à qui elle fournit ses meilleurs éléments.

Dans quelle école a été formée Marie Adam-Leenaerdt, gagnante du Grand Prix de l'ANDAM 2026 ? Un indice : la créatrice est belge. C'est à La Cambre, École nationale des arts bruxelloise, publique, créée en 1926, qu'elle a appris le métier avant de faire ses premières armes chez Balenciaga et Givenchy. Le gagnant du Grand Prix du Jury Mode du Festival de Hyères 2025 est également un ancien élève. C'est de La Cambre également que sont sortis, il y a quelques années, les Directeurs artistiques des plus prestigieuses maisons de luxe françaises : Anthony Vaccarello (Saint Laurent), Nicolas di Felice (ex-Courrèges), Julien Dossena (ex Paco Rabanne), Marine Serre, Louis Gabriel Nouchi, Julien Klausner (Dries Van Noten), Matthieu Blazy chez Chanel et tant d'autres. Sur cette édition du salon de septembre, 12 silhouettes sont présentées dans un espace dédié, l'occasion de comprendre en actes la vision de cette école unique en son genre.

La vision d'une mode prospective

Il n'est pas dans la culture de l'établissement de se gargariser en affichant la liste de ses alumnis. Mais l'anniversaire de 40 ans de la section Mode a braqué les projecteurs sur ce lieu pédagogique à l'histoire sans fautes. Les grandes écoles sont un bon observatoire pour prendre le pouls des orientations créatives. À La Cambre, le nombre limité d'étudiants (une vingtaine la première année) permet de faire quasiment du cas par cas. Le moins que l'on puisse dire est que Tony Delcampe, à la tête de l'Atelier Mode depuis 1999, incarne une vision. Lui-même ancien élève, défend depuis toujours une « mode prospective », à contre-courant d'un certain aplanissement qui a caractérisé la création ces dernières années.

Une transversalité nourricière

Au cœur de l'école, la transversalité des disciplines est de rigueur. « Le fondateur, l'architecte Henry Van de Velde, avait dès le départ la volonté de mélanger les arts majeurs et les arts (faussement) mineurs, les Beaux-arts et les pratiques concrètes », rappelle Tony Delcampe. Dans un monde de plus en plus polarisé et organisé en silos, cette pluridisciplinarité fait écho à la prise de conscience plus sociétale selon laquelle l'industrie doit être pensée à 360° et doit se nourrir de tous les arts.

« L'enseignement a beaucoup évolué. Au départ, il n'existait pas d'école du côté communauté française, seule rayonnait l'Académie d'Anvers. Il y avait tout à créer. On était plutôt dans l'expression créative, artistique, poétique, donc davantage dans une individualité. On a tout de suite fait partie de l'aventure du Festival de Hyères, car il fallait se faire connaître à l'international. Ces rencontres nous ont donné cette opportunité ».

Le vêtement, rien que le vêtement

La nomination de Tony Delcampe à la tête de la section mode a été concomitante à la structuration des grands groupes de luxe. « Cette organisation des maisons est allée de pair avec un basculement de la mode vers quelque chose de plus "produit" alors que dans le même temps les créateurs belges et japonais étaient dans une expression artistique très forte. Lorsque j'ai pris la direction de la section, je me suis interrogé sur le rôle que devait avoir une école comme la nôtre. Évidemment, ce n'est pas de suivre le marché mais je dirais qu'on doit l'anticiper ». Les interrogations du responsable pédagogique du département valent pour l'ensemble de la filière mode. La question : « qu'est-ce qu'un créateur doit savoir faire à la sortie de l'école ? » fait écho aux réflexions qui agitent le luxe depuis quelque temps. Lui a sa réponse sur le rôle de ce créateur : « Il ne doit pas juste savoir s'exprimer mais comprendre toutes les subtilités du vêtement. Pouvoir discuter avec des premières d'atelier, comprendre les besoins de l'industrie ».

©La Cambre

Un socle technique solide: le préalable à toute expression artistique

Depuis sa prise de fonction, la volonté d'aider les étudiants à construire un socle solide a guidé les orientations pédagogiques. « Nous avons poussé très loin la technique. On l'a pensée comme un tremplin de création, c'est devenu notre ADN. Depuis 27 ans, les choses évoluent mais une chose demeure essentielle : les étudiants maîtrisent les gestes sur toutes les pièces, ils apprennent le vocabulaire de toute la garde-robe. Et en plus, ils se nourrissent de l'apport pluridisciplinaire théorique qu'ils reçoivent (dessin, architecture, histoire de l'art, sculpture...) ». Une chose a néanmoins changé, par rapport à l'époque où il était lui-même étudiant. Autrefois, les élèves réalisaient une collection dès la première année. C'est le cas dans nombre d'écoles de mode. La Cambre a pris une direction différente. La technique s'apprend sur un buste.

« On ne fait pas de moodboard et on ne dessine pas la mode. On fait la mode. On a toujours travaillé en 3D. On ne part pas d'une feuille de papier mais d'un métrage de tissu, d'épingles et on se lance. Cela ne veut pas dire que l'on réalise un drapage. Cela signifie que l'on est dans la construction ».

L'IA ? Hors-sujet, pour les mêmes raisons. Elle est, pour cette tête pensante, souvent « génératrice d'une soupe d'images à partir d'ingrédients piochés à droite et à gauche », et pour cette raison elle est bannie.

Une approche design et spatiale, souvent maximaliste

Alors que la filière porte un discours de valorisation de la matière, du geste et des savoir-faire, il est assez logique que les diplômés de La Cambre aient toutes les cartes en main pour relever ces exigences. En 3e année, les étudiants ne font que de l'homme, qui était le parent pauvre en matière d'enseignement. « La construction tailleur est pourtant importante, c'est pourquoi nous lui consacrons une année entière », précise le responsable. Il explique en quoi cela consiste : « À partir d'une (ou deux) image(s) personnelle(s), avec laquelle ils nouent un lien individuel et pas seulement illustratif, ils construisent un premier corps à partir de différents matériaux (clous, vis, bois...). Cela aboutit à une structure. Du premier corps qu'ils imaginent dans l'espace au dixième, tout le long de l'année, ils évoluent. Peu à peu, ils doivent tirer ces techniques empruntées aux multiples univers créatifs, hors champ de la mode, vers quelque chose qui, au fur et à mesure, va se rapprocher et définir leur pratique vestimentaire. Au cours de ce processus, ils passent par toutes sortes d'étapes : comment un clou se traduit dans un langage vestimentaire ? Comment on travaille un tissu avec des ciseaux à bois afin qu'il devienne un vêtement ? Ils inventent ainsi de nouvelles manières d'assembler. » En Master seulement, les 10 silhouettes qu'ils créent sur l'année deviennent une collection.

©La Cambre

La création passe aussi par la langue

©La Cambre

L'école assume certains points de singularité, à contre-courant de ce que le directeur assimile à un lissage de l'offre. Alors que nombre d'écoles de mode dispensent les cours en anglais, eux recrutent des étudiants de langue française : « pour nous, l'intelligence créative passe par la langue ». Alors que la communication de nombre de grands groupes met en avant parfums, cosmétiques, sacs… l'école redonne quant à elle son exclusivité au vêtement. On retrouve, dans l'analyse du directeur de la section mode, des lignes de réflexion qui occupent aujourd'hui toute l'industrie, y compris en amont de la chaîne de fabrication : « on vend des tissus pour faire des vêtements » souligne Tony Delcampe, et d'ajouter avec un brin de provocation « pas des make-ups ».

À La Cambre, la narration accompagne les créations, mais le directeur fait un distinguo riche d'enseignements pour tout le secteur : « la narration vient ensuite, elle découle du vêtement et ne lui préexiste pas. Elle naît du vêtement, pas du créateur ». À la fin, il n'y a ni texte ni créateur pour expliquer l'intention, il est sur un cintre, en boutique, et parle de lui-même ».

La Cambre Family ou comment la Vision essaime dans l'industrie

C'est cette expertise recentrée depuis une dizaine d'années sur le design, la technique, la main – cette formation plurielle qui explique que les anciens étudiants s'épanouissent autant dans les différentes maisons : « plusieurs d'entre elles travaillent désormais à partir de maquettes, ce qu'elles ne faisaient pas forcément avant de les recruter, créent des départements, afin de remettre les savoir-faire au cœur », ajoute Pierre Daras, professeur responsable du Bachelor 1 et du Master 1.

« C'est satisfaisant de voir que sous leur impulsion, cette manière de faire et de penser la création par le vêtement est réactivée. J'aime dire que nous avons deux piliers, le savoir-faire, dont nous venons de parler, et le savoir-être. Pour nous, cela ne se réduit pas à l'intelligence, mais à la manière dont se fait la transmission au sein des équipes. On résume cela par une image : La Cambre Family, un esprit de famille qui teinte aussi le travail créatif ».
©La Cambre

À l'occasion de l’anniversaire des 40 ans de la section mode, tous ces directeurs artistiques élevés par l'industrie au rang de stars, voire de demi-dieux, ne vivaient pas ces retrouvailles de cette manière. Ce qui les lie est de partager ce socle commun. Ils sont d'ailleurs bien plus solidaires que ne l'étaient leurs aînés. Tous ont en commun une signature qui les identifie. On parle d'eux pour les vêtements et non pas pour le décor du défilé.

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