Visions Épisode 18 : Hyères, le rendez-vous du futur de la mode

30 septembre 2026
Première Vision Paris
Visions est une série d’articles prospectifs, pour réfléchir au monde de demain – ses contours, ses modèles, ses enjeux. À travers le regard d’intervenants spécialisés dans des domaines variés, la série Visions entreprend une observation de nos sociétés, en multipliant les angles de vue, pour tâcher de répondre à différentes questions : Comment peut-on, aujourd’hui, commencer à entrevoir demain ? À quels grands courants ou signaux faibles être attentifs, pour percevoir et anticiper les modèles à venir, les nouvelles manières de vivre, de créer, de produire, de consommer ? En recueillant les observations, analyses et visions prospectives issues de domaines allant de la création multidisciplinaire à l’économie en passant par l’éco-responsabilité ou les nouvelles technologies, Première Vision souhaite informer, stimuler et délivrer des clefs aux acteurs de la filière mode.

Chaque année, le Festival International de Mode, de Photographie et d'Accessoires de Hyères présente aux professionnels et au grand public les travaux des finalistes et lauréats. Véritable laboratoire, il a non seulement vu éclore ceux que l'on retrouve à la tête des grands studios de Maisons mais il raconte aussi le présent et le futur de la création. Nous avons interrogé Hugo Lucchino, le directeur du centre d'art de la Villa Noailles, qui conçoit, organise et produit le Festival.

Effervescence créative et éclectisme

« Ce qui, depuis l'origine, fait la force de ce Festival, qui se tient mi-octobre au sein de la Villa Noailles, c'est d'abord l’éclectisme des esthétiques qui y sont représentées », précise Hugo Lucchino. « Évidemment, chaque édition a une coloration particulière, liée à la personnalité des présidentes et présidents de jury. Mais ce qui frappe d'emblée, c'est la grande liberté créative laissée aux finalistes, le respect de la diversité des formes, des techniques et des savoir-faire. Ils ne sont pas interrogés sur le pricing ou d'autres critères économiques. Le propos, c'est vraiment la créativité. Il se trouve que, compte tenu du niveau à la sortie des écoles, les produits sont aussi parfaitement construits, pensés et réalisés ». C'est peut-être le premier enseignement prospectif que communique ce laboratoire de la jeune création : la créativité n'est pas en berne, loin de là. Partout, dans les différents pays d'Europe et d'ailleurs, elle s'exprime sous des formes diverses et audacieuses.

Porosité avec le contexte social et géopolitique : des designers sensibles aux affres du monde

Une fois posée cette diversité de regards, que nous dit cette jeune création qui résonne avec ce que vit l'industrie aujourd'hui et dans les prochaines années ? D'abord, mais c'est un marqueur qui revient cycliquement dans l'histoire de la mode, que les jeunes designers sont sensibles au contexte géopolitique et social qui les entoure. Ils ne créent pas loin du monde, retranchés dans des tours d'ivoire, mais ils retranscrivent ce que le monde produit sur eux. « On observe une vraie porosité entre leurs préoccupations culturelles et celles de leur génération, et entre ce qu'ils ressentent et ce qui se passe dans le monde », décrypte le directeur général de la Villa. « L'édition de l'an dernier a coïncidé avec un épisode de tensions aiguës en Ukraine et c'est vrai qu'on retrouvait des influences formelles empruntées au vestiaire militaire, des volumes protecteurs, des vêtements armures ». On décrit cette jeunesse angoissée, eux trouvent dans leur art un cadre protecteur qui leur permet de se mettre en recul par rapport aux dangers du monde. Cela se traduit dans les matières. « Ils retiennent des touchers agréables, confortables, de manière à se créer une sorte de cocon ».

Un lien au vécu et à la famille jusque dans la matière

Si cette perméabilité au contexte géopolitique varie en fonction de la retranscription médiatique d'une année sur l'autre, plus structurelle encore est la référence au noyau familial, au vécu, à l'identité culturelle de chacun dans le processus créatif.

« On observe un retour aux sources qui est d'autant plus riche que tous viennent de pays différents. Un Mexicain et une Iranienne puisent différemment dans leurs héritages culturels, ce qui rajoute de la singularité à la manière dont ils s'inspirent de leurs histoires personnelles. Cette approche est toujours très documentée et référencée, et ne tombe jamais dans l'écueil de l'appropriation culturelle ».

« Je pense que ce mélange d'influences, la manière très personnelle de créer à partir d'une matière première constituée de souvenirs, d'archives personnelles, est une vraie tendance de fond ».

« Des thèmes comme la santé mentale ou encore les traumatismes psychologiques et physiques apparaissent dans les collections depuis quelques années et cela sera encore visible dans la prochaine édition à travers la proposition d’une finaliste belge. Même processus du côté de l’accessoire, comme avec cette finaliste française qui collecte de petits objets trouvés pour les mouler et en faire des parures qui racontent une histoire ».

Une hybridation des savoir-faire et une abolition des hiérarchies

Cette manière très personnelle de travailler ce vécu, ce matériau culturel et identitaire, va de pair avec « une attention particulière aux savoir-faire et aux techniques traditionnelles, réinterprétés à des fins personnelles. Ils abolissent les hiérarchies entre savoir-faire vernaculaires, techniques de la haute-couture et matières upcyclées. De même, ils n'hésitent pas à convoquer simultanément dans leurs collections des références issues de l'univers du streetwear ou de la pop-culture avec les codes du prêt-à-porter de luxe ou de la couture ».

Une créativité sans frontières qui digère le vernaculaire et l'héritage

« Il ne serait pas très pertinent d'identifier des tendances par zones géographiques d'origine des candidats », précise le directeur. Il n'y a pas de découpage par marchés des propositions créatives. « Dans la prochaine édition, les deux finalistes chinoises présentent des collections radicalement différentes : l'une part de la matière, du latex, qu'elle transpose dans un univers complètement inattendu. Ce jeu de transposition sur les matières est quelque chose que l'on voit se développer de plus en plus dans le prêt-à-porter de luxe, les designers adorent. L'autre candidate reprend le principe du dessous-dessus qu'elle réinterprète de manière tout autant personnelle, en travaillant des volumes architecturaux ». ©Yui Chen (Chine) Direction artistique : Temple Office @temple.office Photographie : Margaux Salarino @margellea Modèle : Lana

« La force de cette jeune génération, c'est qu'elle parvient à partir d'un héritage ou d'une archive personnelle à s'affranchir du vernaculaire et du témoignage personnel pour créer un vêtement désirable qui parle à tous ».

C'est un point de singularité qui, de manière prospective, est amené à être nourri d'une promotion à l'autre. « Cette année, une finaliste iranienne travaille la broderie traditionnelle de manière extrêmement contemporaine, au point qu'on pourrait retrouver chez elle une sorte de filiation avec certaines maisons de couture. De même, un candidat mexicain choisit de travailler l'ornementation par accumulation tandis qu'une finaliste autrichienne réinterprète le vêtement de travail en maximalisant le design et en travaillant des volumes XXL exubérants ».

Une circulation forte des idées créatives

L'autre enseignement qui ne manquera pas d'avoir un impact sur l'industrie toute entière concerne la formation très internationale, on pourrait dire mondialisée, de cette jeune garde. « Quand on regarde leurs parcours, on s'aperçoit qu'ils ont souvent étudié en Europe : les deux finalistes chinoises sont passées par la Parsons, l'Iranienne a étudié à Polimoda à Florence, le Mexicain et un Espagnol au Central Saint Martins College ». Cette circulation des talents créatifs devrait impacter plus globalement et durablement le secteur. « Alors même qu'ils terminent souvent tout juste leurs études, ils ont déjà des profils très internationaux. Il n'est pas rare qu'ils soient passés par plusieurs écoles, parfois dans différents pays, comme cette finaliste belge à La Cambre en Belgique, puis à la HEAD en Suisse, en se formant à la technique dans l'une, à l'image dans une autre ».

« Cette circulation des compétences me semble être un point extrêmement intéressant pour comprendre la manière dont ils seront amenés à évoluer dans l'industrie, forts de cette pluralité d'enseignements ».

Réinventer les techniques traditionnelles, la technologie comme outil

Le rapport que cette jeune garde entretient avec la technologie est également instructif pour le futur de l'industrie. Elle est pour eux un champ d'ouverture des possibles mais ils ne s'y réfèrent pas de façon littérale. « Ils arrivent avec leurs moodboards chez notre partenaire Teintures de France, qui a la double expertise de savoir-faire ancestraux et de technologies nouvelles, et vont réaliser leurs silhouettes en intégrant les techniques qui leur permettront de donner le rendu recherché. Ils ont compris l'importance de l'ennoblissement et cherchent les meilleures solutions, en passant par de l'impression 3D, de la découpe laser, du délavage à l'ozone, de la teinture écologique à la main... Ces technologies vont être utilisées au service du projet créatif, des rendus matières, couleurs, de textures qu'ils recherchent ».

Être dans la recherche permanente, trouver des solutions avec des acteurs de la filière, intégrer upcycling et surcycling comme base de leur processus de production… cette démarche ouverte et collaborative est un des apports majeurs qui impacte déjà toute l'industrie. À ce titre, la collection en forme de manifeste du gagnant de la précédente édition, Lucas Emilio Brunner, incarne parfaitement la manière dont cette jeune garde appréhende le vêtement et la matière, en montrant comment, par un travail complet de déconstruction d'un concept créatif (le ballon), on parvient à trouver l'équilibre entre pièces d'image et d'autres, plus désirables et transposables en prêt-à-porter. L'autre territoire de la fabrication, dans lequel les lignes bougent du côté de la jeune création, concerne évidemment le rapport au genre et aux corps. Aujourd'hui, parmi les collections présentées, un tiers sont masculines, un tiers féminines et un tiers proposent une mode unisexe. « Les questions de genre et de représentation sont travaillées depuis plusieurs années à Hyères et elles traversent évidemment la mode ».

De gauche à droite : Brais Albor Rodriguez (Espagne - Collection homme), Matil Vanlint (Belgique - Collection unisexe), Dieter Vlasich Obermann (Mexique-Allemagne - Collection unisexe), Rachel Luursen (Pays-Bas - Collection unisexe). Direction artistique : Temple Office @temple.office, Photographie : Margaux Salarino @margellea, Modèles : Thomas, Léo, Lana
« Cette année, un finaliste présente une collection entièrement conçue et inspirée des "bears", communauté gay composée d’hommes plutôt corpulents et poilus. Cela nous challenge, en tant qu’institution et producteur de défilés, sur notre capacité à diversifier le casting de nos mannequins en intégrant des corps différents. Les finalistes nous obligent à diversifier nos castings, et c’est heureux ».

La question du rapport au corps a une résonance particulière chez les finalistes du concours Accessoires qui, alternativement, déforment le corps. C’est le cas des ornements de bouche de ce candidat français passé par l’IFM, qui le transforment et le recouvrent dans une fusion avec le règne animal, à l’instar des carapaces hérissées et des objets-écailles de cet ancien étudiant de Duperré. Certaines propositions exhibent le corps jusqu’aux entrailles, avec ces bijoux-organes en verre d’une candidate française. Les matières imitant la peau, tel le latex, ont le vent en poupe ces dernières années, chez les jeunes designers de mode comme d’accessoires.

De ce point de vue, Hyères est une chambre de résonance de toutes les préoccupations des générations qui arrivent et portent des façons nouvelles de concevoir les relations sociales, les identités, le rapport au corps.

« Au-delà de cette plateforme professionnelle, on est aussi un festival grand public. Une quinzaine de médiateurs, qui ont préalablement échangé avec les designers, expliquent à partir de là aux familles, aux scolaires et aux autres visiteurs les enjeux de la création. Ils leur montrent que la mode est un langage qui parle à tous, et que chacun peut retrouver un souvenir ou une émotion dans l'histoire d'un vêtement ».

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