
Effervescence créative et éclectisme
« Ce qui, depuis l'origine, fait la force de ce Festival, qui se tient mi-octobre au sein de la Villa Noailles, c'est d'abord l’éclectisme des esthétiques qui y sont représentées », précise Hugo Lucchino. « Évidemment, chaque édition a une coloration particulière, liée à la personnalité des présidentes et présidents de jury. Mais ce qui frappe d'emblée, c'est la grande liberté créative laissée aux finalistes, le respect de la diversité des formes, des techniques et des savoir-faire. Ils ne sont pas interrogés sur le pricing ou d'autres critères économiques. Le propos, c'est vraiment la créativité. Il se trouve que, compte tenu du niveau à la sortie des écoles, les produits sont aussi parfaitement construits, pensés et réalisés ». C'est peut-être le premier enseignement prospectif que communique ce laboratoire de la jeune création : la créativité n'est pas en berne, loin de là. Partout, dans les différents pays d'Europe et d'ailleurs, elle s'exprime sous des formes diverses et audacieuses.
Porosité avec le contexte social et géopolitique : des designers sensibles aux affres du monde
Un lien au vécu et à la famille jusque dans la matière
Si cette perméabilité au contexte géopolitique varie en fonction de la retranscription médiatique d'une année sur l'autre, plus structurelle encore est la référence au noyau familial, au vécu, à l'identité culturelle de chacun dans le processus créatif.
« On observe un retour aux sources qui est d'autant plus riche que tous viennent de pays différents. Un Mexicain et une Iranienne puisent différemment dans leurs héritages culturels, ce qui rajoute de la singularité à la manière dont ils s'inspirent de leurs histoires personnelles. Cette approche est toujours très documentée et référencée, et ne tombe jamais dans l'écueil de l'appropriation culturelle ».
« Des thèmes comme la santé mentale ou encore les traumatismes psychologiques et physiques apparaissent dans les collections depuis quelques années et cela sera encore visible dans la prochaine édition à travers la proposition d’une finaliste belge. Même processus du côté de l’accessoire, comme avec cette finaliste française qui collecte de petits objets trouvés pour les mouler et en faire des parures qui racontent une histoire ».
Une hybridation des savoir-faire et une abolition des hiérarchies
Cette manière très personnelle de travailler ce vécu, ce matériau culturel et identitaire, va de pair avec « une attention particulière aux savoir-faire et aux techniques traditionnelles, réinterprétés à des fins personnelles. Ils abolissent les hiérarchies entre savoir-faire vernaculaires, techniques de la haute-couture et matières upcyclées. De même, ils n'hésitent pas à convoquer simultanément dans leurs collections des références issues de l'univers du streetwear ou de la pop-culture avec les codes du prêt-à-porter de luxe ou de la couture ».
Une créativité sans frontières qui digère le vernaculaire et l'héritage
C'est un point de singularité qui, de manière prospective, est amené à être nourri d'une promotion à l'autre. « Cette année, une finaliste iranienne travaille la broderie traditionnelle de manière extrêmement contemporaine, au point qu'on pourrait retrouver chez elle une sorte de filiation avec certaines maisons de couture. De même, un candidat mexicain choisit de travailler l'ornementation par accumulation tandis qu'une finaliste autrichienne réinterprète le vêtement de travail en maximalisant le design et en travaillant des volumes XXL exubérants ».
Une circulation forte des idées créatives
L'autre enseignement qui ne manquera pas d'avoir un impact sur l'industrie toute entière concerne la formation très internationale, on pourrait dire mondialisée, de cette jeune garde. « Quand on regarde leurs parcours, on s'aperçoit qu'ils ont souvent étudié en Europe : les deux finalistes chinoises sont passées par la Parsons, l'Iranienne a étudié à Polimoda à Florence, le Mexicain et un Espagnol au Central Saint Martins College ». Cette circulation des talents créatifs devrait impacter plus globalement et durablement le secteur. « Alors même qu'ils terminent souvent tout juste leurs études, ils ont déjà des profils très internationaux. Il n'est pas rare qu'ils soient passés par plusieurs écoles, parfois dans différents pays, comme cette finaliste belge à La Cambre en Belgique, puis à la HEAD en Suisse, en se formant à la technique dans l'une, à l'image dans une autre ».
Réinventer les techniques traditionnelles, la technologie comme outil
Le rapport que cette jeune garde entretient avec la technologie est également instructif pour le futur de l'industrie. Elle est pour eux un champ d'ouverture des possibles mais ils ne s'y réfèrent pas de façon littérale. « Ils arrivent avec leurs moodboards chez notre partenaire Teintures de France, qui a la double expertise de savoir-faire ancestraux et de technologies nouvelles, et vont réaliser leurs silhouettes en intégrant les techniques qui leur permettront de donner le rendu recherché. Ils ont compris l'importance de l'ennoblissement et cherchent les meilleures solutions, en passant par de l'impression 3D, de la découpe laser, du délavage à l'ozone, de la teinture écologique à la main... Ces technologies vont être utilisées au service du projet créatif, des rendus matières, couleurs, de textures qu'ils recherchent ».

De gauche à droite : Brais Albor Rodriguez (Espagne - Collection homme), Matil Vanlint (Belgique - Collection unisexe), Dieter Vlasich Obermann (Mexique-Allemagne - Collection unisexe), Rachel Luursen (Pays-Bas - Collection unisexe). Direction artistique : Temple Office @temple.office, Photographie : Margaux Salarino @margellea, Modèles : Thomas, Léo, Lana
La question du rapport au corps a une résonance particulière chez les finalistes du concours Accessoires qui, alternativement, déforment le corps. C’est le cas des ornements de bouche de ce candidat français passé par l’IFM, qui le transforment et le recouvrent dans une fusion avec le règne animal, à l’instar des carapaces hérissées et des objets-écailles de cet ancien étudiant de Duperré. Certaines propositions exhibent le corps jusqu’aux entrailles, avec ces bijoux-organes en verre d’une candidate française. Les matières imitant la peau, tel le latex, ont le vent en poupe ces dernières années, chez les jeunes designers de mode comme d’accessoires.
De ce point de vue, Hyères est une chambre de résonance de toutes les préoccupations des générations qui arrivent et portent des façons nouvelles de concevoir les relations sociales, les identités, le rapport au corps.




