Visions Épisode 8 - Cap sur l'Innovation

22 août 2025
Première Vision Paris

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Visions est une série d’articles prospectifs, pour réfléchir au monde de demain – ses contours, ses modèles, ses enjeux. À travers le regard d’intervenants spécialisés dans des domaines variés, la série Visions entreprend une observation de nos sociétés, en multipliant les angles de vue, pour tâcher de répondre à différentes questions : Comment peut-on, aujourd’hui, commencer à entrevoir demain ? À quels grands courants ou signaux faibles être attentifs, pour percevoir et anticiper les modèles à venir, les nouvelles manières de vivre, de créer, de produire, de consommer ? En recueillant les observations, analyses et visions prospectives issues de domaines allant de la création multidisciplinaire à l’économie en passant par l’éco-responsabilité ou les nouvelles technologies, Première Vision souhaite informer, stimuler et délivrer des clefs aux acteurs de la filière mode.

L'innovation est au cœur du prochain salon Première Vision Paris. Elle accompagne les transformations de la filière. « Il y a une vraie volonté de changer d'échelle en passant de l'idée à l'action, et cela va s'accélérer à l'échelle européenne », précise Yann Gozlan, Fondateur et président de Creative Valley également engagé dans le comité d’experts de l’ANDAM, qui remet une fois par an le prix de l'Innovation. Doté de 100 000 euros, ce prix de l'ANDAM s'adresse aux start-ups françaises et internationales ayant mis au point une solution innovante pour le secteur de la mode pour peu qu'ils la développent en France.

Au sein du comité innovation, Yann Gozlan examine des dossiers apportant des solutions technologiques dans les domaines de la bio-tech, des nouveaux matériaux, de la production, de la distribution ou, plus largement, de l'économie circulaire, lesquelles soutiennent de nouvelles pratiques pour la filière. Il est ainsi à l'avant-poste de la reconfiguration en cours de l'industrie de la mode.Yann Gozlan


Territoires et marché mondial de l'Innovation


Conceptualisation européenne, mise en œuvre asiatique

Quand on parle aujourd'hui innovation dans un contexte géopolitique beaucoup plus fragmenté, organisé en pôles de puissance et non plus en blocs homogènes, on doit se placer à une échelle mondiale. Yann Gozlan explique : 

« En ce qui concerne la capacité à faire, la mise en œuvre, le flambeau de l'innovation revient à l'Asie. En revanche, pour ce qui touche aux idées, à la mise au point de concepts, l'Europe tire son épingle du jeu et garde une avance certaine. À cet égard, la France et l'Allemagne sont des territoires très matures sur le plan de la conception, dans une moindre mesure l'Europe de l'Est. La mise en œuvre à l'échelle mondiale, elle, se fait pour beaucoup en Asie, notamment en Chine et de plus en plus au Viêt-Nam pour le côté manufacturier ».


Corée et Singapour : les têtes de pont pour un déploiement en Chine

Corée et Singapour : les têtes de pont pour un déploiement en Chine« Plutôt que de développer d'emblée une activité en Chine, avec le risque d’incertitudes juridiques et parfois un certain manque de maîtrise opérationnelle, il est souvent plus simple de commencer par s'implanter en Corée, où il est plus aisé de trouver un partenaire commercial qui peut dans un second temps être facilitateur pour une installation en Chine. Singapour, de la même façon, représente un pôle pour une première pénétration du marché », précise Yann Gozlan. Comment prévoir par ailleurs la cartographie de ces pôles territoriaux innovants dans un contexte où l'instabilité est devenue la règle ? « Il ne faut pas trop assombrir l'horizon européen, rectifie Yann Gozlan. Dans un contexte où la fermeture des frontières est amenée à se renforcer sur le plan douanier, il va être nécessaire de produire plus à proximité. C'est l'un des éléments prospectifs lié à l'évolution économique mondiale ».


Une projection dans le temps long

« Notre présent au sein du jury de l'ANDAM sera celui de l'industrie dans 5 ans. Entre le moment où le matériau est utilisé pour un premier défilé et son développement à l'échelle industrielle, il faut au minimum 5 ans. C'est le temps nécessaire au développement. Nous fonctionnons comme un laboratoire de potentialités futures ».

« Prenons un exemple. Lorsque l'on découvre Fairbrics, qui fait partie des nominés du prix, cette entreprise qui capte dans l’air du dioxyde de carbone et le transforme en polyester, on sait qu'il n'y aura pas la saison prochaine dans les rayons, des chaussures confectionnées à partir du dioxyde de carbone de l’air. Mais à une échéance de 5 ou 10 ans, cela sera peut-être le cas. Nous pensons que c'est un développement prometteur pour trouver des alternatives au polyester classique. Dans le cadre des projets que nous soutenons avec le prix de l'innovation de l'ANDAM (notamment un mentorat d'un an de sa société bénéficiant au gagnant), nous essayons de raccourcir cet écart en mettant en contact avec des personnes capables de mettre les solutions à l'échelle ».

Lorsqu'on l'interroge sur les manières de faciliter le déploiement de ces innovations, Yann Gozlan répond : « Il faut financer une prise de risque qui est assumée soit par la puissance publique (cas en Chine), en France cela se fait souvent avec un appui de l'aide européenne, soit par un industriel qui y croit et s'engage, soit enfin par un investisseur privé de type Fonds d’investissement ou business angel. En France et dans le cadre de la législation européenne, c'est ce à quoi contribue pour partie la BPI avec le concours i-Lab, qui soutient dans le cadre de la législation européenne des projets de création d'entreprises dont l'objet est l'innovation ». Il insiste : « Le plus important est de conserver une vision macroéconomique, pragmatique, sur le long terme. Si la part des nouvelles fibres ne dépasse aujourd’hui pas 2 % ou 3 % de la production mondiale, d’ici cinq ans elle pourrait déjà être multipliée par trois, atteignant 9 %, ce qui est non négligeable. La mise en place du passeport numérique (DPP - Digital Product Passport) ou les bases de données de matières sont les outils qui permettront cette accélération par une meilleure capacité du consommateur mais aussi des acteurs de la chaine de valeur à accompagner cette transition nécessaire. 


Innovation dans les matériaux et leurs cycles de vie

Si on regarde de façon macro-économique les innovations de la filière, on voit que nombre de projets portent sur la question des matériaux et de leurs cycles de vie. 

« Cet intérêt pour la matière est sensible dès le début des formations, dans les promos des étudiants en écoles de mode ou de AgroParisTech, explique Yann Gozlan. C'est un vrai changement générationnel dans l'esprit des jeunes chercheurs. Donner du sens, œuvrer pour de meilleures solutions est au cœur de leurs aspirations et devient un élément structurant de leur formation ». 

Cette sensibilité aux innovations de la matière plus respectueuses de l'environnement est assez largement partagée par les gros acteurs de l'industrie, globalement conscients que s'ils ne continuent pas à innover dans ce domaine, ils courent le risque d'une déconnexion. Concernant les matériaux, les innovations s'articulent autour de deux grands axes : les nouveaux viviers de fibres (cellulose de bois, fermentation, algues, orties, cactus...) et les nouvelles manières de repenser la chaîne de production.©Spinnova Visions 8
©Spinnova


Chimie verte et nouvelles fibres

La recherche de nouvelles fibres passe par les innovations en matière de chimie verte. Ces formules concernent d'ailleurs non seulement les fibres entrant dans la composition des fils, mais aussi des procédés de teinture. Yann Gozlan cite deux exemples : 

« L'entreprise finlandaise Spinnova qui réussit à produire un matériau à partir de l'extraction mécanique de la cellulose, sans processus de dissolution et avec une quantité d'eau bien inférieure à celle requise pour le coton. Le gagnant du Prix 2022 de l'innovation, EverDye, a quant à lui développé un procédé de teinture s’appuyant sur des pigments biosourcés et sur un procédé de teinture à température ambiante, réduisant par quinze la consommation d'énergie nécessaire pour chauffer l'eau par rapport à des teintures classiques ». 

Mais on peut aussi ajouter toutes les recherches d'une entreprise comme Spiber, qui produit en laboratoire des fibres protéiques obtenues par fermentation d’ingrédients d’origine végétale issues de co-produits de l’industrie agro-alimentaire, qui sont d'ores et déjà intégrés dans les collections de plusieurs marques. 

 

« Tout est bon dans la biomasse » : les déchets agro-alimentaires, nouvelles ressources

L'autre piste qu'explorent les start-ups liées à l'innovation concerne l'utilisation optimisée de nos déchets alimentaires. « Tout est bon dans la biomasse » avance Yann Gozlan. L'une des tendances prospectives de la filière mode concerne sa proximité repensée avec l'industrie agro-alimentaire.

« On continuera à manger des bananes et du maïs. Une meilleure utilisation des déchets permet à terme non seulement de produire de nouvelles fibres en réduisant les émissions, mais aussi de nouvelles teintures ». 

Cela vaut pour les déchets végétaux mais également pour le poisson dont on peut réutiliser la peau à d'autres fins dans l'industrie, notamment en maroquinerie.  

©ER Ocean Research Visions 8
©ER Ocean Research
Nous savons aujourd'hui que le système de croissance économique rapide hérité des années 1940 a épuisé nos ressources et qu'il faut en sortir pour revenir à des solutions plus respectueuses qui ressembleraient davantage à ce qu'ont pu connaître nos arrière-grands-parents. Cela ne signifie pas pour autant de renoncer à la technique. « La technologie permet d'obtenir des effets de matière extrêmement intéressants. Nombre de recherches se font sur des nanoparticules permettant la diffraction de la lumière, ce qui permet l'obtention d'effets de couleurs qui dispensent d'avoir recours à des procédés de teinture nocifs. C’est ce que font naturellement les ailes de papillons que nous avons réussi à reproduire en laboratoire et maintenant à produire en quantité ».


Recyclage des textiles, l'exemple de Losanje

Nous sommes bien obligés de partir d'une réalité : les synthétiques sont majoritaires dans l'industrie textile. La question sanitaire et le développement des connaissances sur l'impact négatif des nanoparticules et perturbateurs endocriniens pour la santé ont contribué à faire avancer la recherche pour trouver des alternatives. 

« Le but ultime étant de développer un rapport renouvelé à la matière en créant les conditions nécessaires à une logique de substitution » précise Yann Gozlan. Cela suppose de soutenir la recherche sur les nouvelles fibres, mais aussi de tenir compte des stocks de matériaux déjà produits devant être au mieux recyclés ou stockés de façon responsable. Nous avons tous en tête ces montagnes de vieux vêtements dans des décharges à ciel ouvert, en Afrique notamment. Plusieurs projets réfléchissent au recyclage de ces vieux textiles, transformés une nouvelle source de matière première dans le mobilier et l'équipement. L'idée, demain, est de trouver les mêmes transformations positives que ce que l'on a avec le carton, fabriqué à partir de papier recyclé ». 

Gagnant du prix de l'innovation de l'ANDAM cette année, la société d'upcycling Losanje, qui a développé une technologie brevetée, est un exemple parfait de telles solutions circulaires et durables permettant de transformer automatiquement ces textiles invendus et inutilisés en nouveaux tissus et produits. À terme, l'IA pourrait aider à accélérer ces avancées en matière de recyclage « en simplifiant la chaîne logistique et en retravaillant les gisements ».  ©Losanje Visions 8
©Losanje

Si l'innovation porte sur l'amont de la chaîne – matériaux, fibres et fils – elle s'intéresse aussi à la confection des vêtements. « Dans l'univers de la maille, je pense à des solutions comme la confection 3D, qui devraient permettre de renforcer l'automatisation de certaines tâches manuelles, en limitant le gâchis de matière et, espérons-le, en rendant des ateliers en Europe de l’ouest plus compétitifs. Même si le changement est moins radical que ce qui porte sur les nouveaux matériaux, cela permet de renforcer la collaboration entre l'homme et la machine dans le sens d'une plus grande productivité. C'est d'autant plus important qu'une course contre la montre est engagée concernant la préservation des savoir-faire ».  

Vu les développements des solutions technologiques dans l'univers de la beauté, la dimension bien-être et santé sera demain encore plus intégrée par les acteurs de la filière.

©Rodinia Visions 8
©Rodinia
Imaginer des vêtements diffusant des produits actifs ou capables de générer de la donnée ne relève plus de la science-fiction. Si les polos connectés de Ralph Lauren imaginés en 2015 n'ont pas forcément été suivis, l'industrie commercialise déjà des gilets motos avec airbags intégrés. Dans les pistes prospectives, on peut imaginer « une veste technique mesurant les pas. Les vêtements vont pouvoir emmagasiner de la data afin de monitorer notre activité au quotidien sur des problématiques santé et bien-être », ajoute Yann Gozlan.

Il insiste, l'une des clés de l'innovation repose sur la formation. Cela passe notamment par une attention portée à l'enseignement des gestes dans les écoles d'art et le compagnonnage. Mais cela se joue aussi côté RH, en étant attentif à respecter une complémentarité des profils, qu'elle soit générationnelle ou d'expertise et une plus grande transversalité afin de fluidifier la transmission au sein des équipes.

Dans ce grand cycle de redéfinition de nos manières de produire, l'important est de garder présent à l'esprit que c'est ce système de briques qui permet de penser les nouvelles constructions de demain

« S'agissant des financements, ils sont encore compliqués à trouver pour les jeunes acteurs entièrement nouveaux ; il n’en reste pas moins que de nombreux acteurs industriels de la filière plus matures se sont engagés pour faire évoluer les processus de production. Le Prix de l'Innovation contribue à les y aider en repérant nouveaux talents et nouveaux chemins à suivre. Il illustre magnifiquement la capacité de toute une filière à travailler ensemble pour construire un avenir plus durable à une industrie textile encore aujourd’hui polluante et très consommatrice de ressources ». 



Assistez au Talk de Yann Gozlan, Fondateur et Président de Creative Valley, engagé dans le comité d'experts de l'ANDAM

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Un rendez-vous pour identifier les leviers de développements et les nouvelles perspectives créatives, animé par Carine Montarras de l’équipe Mode Première Vision, suivi d’un échange avec deux acteurs majeurs du secteur.

  • Talk de 30 minutes + 15 minutes de Q&A.
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Yann Gozlan PV Paris



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