Visions Épisode 10 - Comment le denim fait sa révolution

21 novembre 2025
Première Vision Denim

Visions Denim Episode 10 FR

Visions est une série d’articles prospectifs, pour réfléchir au monde de demain – ses contours, ses modèles, ses enjeux. À travers le regard d’intervenants spécialisés dans des domaines variés, la série Visions entreprend une observation de nos sociétés, en multipliant les angles de vue, pour tâcher de répondre à différentes questions : Comment peut-on, aujourd’hui, commencer à entrevoir demain ? À quels grands courants ou signaux faibles être attentifs, pour percevoir et anticiper les modèles à venir, les nouvelles manières de vivre, de créer, de produire, de consommer ? En recueillant les observations, analyses et visions prospectives issues de domaines allant de la création multidisciplinaire à l’économie en passant par l’éco-responsabilité ou les nouvelles technologies, Première Vision souhaite informer, stimuler et délivrer des clefs aux acteurs de la filière mode.


Longtemps pointé du doigt, le denim incarnait toutes les dérives de la mode mondialisée : étapes de la chaîne de production morcelée dans plusieurs pays, utilisation d'importantes quantités d'eau, de polluants chimiques pour le délavage, technique de sablage particulièrement polluante... Pour s'adapter à tous les budgets et suivre les modes, le denim avait un peu perdu son âme. Au sein de cette industrie très démocratique, le consommateur par sa demande avait poussé à diversifier le choix des coupes, des couleurs, des matières. 


Le jean est aujourd'hui porté à tous les âges, dans tous les pays, par toutes les classes sociales. Il est bien sûr totalement mixte. On en trouve dans tous les marchés géographiques et toutes les gammes de prix, du luxe au mass-market. Depuis plusieurs années la filière a décidé d'en faire un symbole d'innovation et de transition de l'ensemble de la chaîne de production vers des techniques plus durables, poussée par une demande plus soucieuse de traçabilité et de réduction de l'impact environnemental. Le salon Denim Première Vision est, chaque année, le lieu où se mesurent les avancées de cette « révolution du denim ». À l'approche de sa prochaine édition, qui se tiendra les 26 & 27 novembre 2025, rencontre avec Julieta Mercerat, experte denim de l'Équipe Mode de Première VisionJulieta Mercerat Portrait Visions


Une industrie technique mais très réactive 

Historiquement, l'industrie répond à des critères techniques bien précis, comme le rappelle Julieta Mercerat : le tissu sergé est en coton avec un fil de trame blanc, tandis que le fil de chaine est teint dans l'indigo, puis lavé, ce qui permet d'obtenir les différents effets au fil des délavages. Malgré la technicité et la complexité du produit original, ce qui est frappant, c'est la rapidité avec laquelle cette industrie a lutté contre sa mauvaise image, opposant une réactivité impressionnante à la demande du marché.Visions Denim PV 496 Denim Lab

« Les acteurs qui, il y a 50 ans pratiquaient le délavage à la pierre (stonewash) sont souvent ceux qui ont pris le lead sur le changement. »


Le bond technologique 

L'investissement des acteurs de la filière dans de nouvelles machines et de nouvelles technologies a été un préalable nécessaire à cette conversion vertueuse. Grâce à ces nouveaux équipements, le nombre des étapes les plus polluantes a été réduit, et ce, aux différents stades de la chaîne de production. 

Laser

Visions Denim PV généré par IA par PV

En amont et au tout début de la fabrication, l'introduction du laser a, par exemple, permis d'économiser l'étape de la dispersion du permanganate de potassium (PPspray) extrêmement polluant pour les techniciens qui le manipulaient. Aujourd'hui, les effets visuels comme les moustaches sur la toile ou les traces de délavage au niveau des genoux, sont de plus en plus souvent obtenus grâce au laser, sans recours aux produits chimiques. Les mêmes acteurs dans le même temps se sont attelés à réduire les quantités d'eau utilisées lors des étapes humides de traitement des tissus. Autrefois, les produits étaient plongés de cuve en cuve, avec des addictifs pour obtenir les rendus voulus. Deux grandes étapes ont ainsi été repensées : le lavage et la teinture.


Nouveaux procédés de lavage et de teinture

« Grâce aux solutions softwares, il est possible de mesurer plus finement l'impact d'un jean et de réduire considérablement toute la séquence du lavage. Auparavant, le jean était immergé dans un système de cuves sur 6 ou 7 étapes. Désormais des machines permettent de tout concentrer en une étape. La marque Tonello par exemple, présente sur Denim Première Vision, propose ce genre de process dit "all-in-one". Ce sont vraiment des technologies du futur car elles sont adaptatives. En rajoutant des accessoires, elles permettent aussi de réduire la consommation d'eau d'autres étapes de la production. » 

Ces technologies sont également développées par les Espagnols de Jeanologia. Leur machine "Colorbox" permet de réduire les quantités d'eau nécessaires au moment de l'étape de la teinture. L'équipe mode de Première Vision voit aussi dans la technique de nébulisation une autre piste d’avenir : « elle permet, à l’étape du lavage, de remplacer l'immersion du produit par la dispersion de quelques gouttes d'eau dans l'air pour humidifier la toile », précise-t-elle, avec d'évidents gains sur les quantités de liquide consommées.

Des logiciels utilisés par le marché premium dans tous les marchés

L'Europe n'est pas le seul continent à s'être doté de ce type d’équipements : la Chine et la Turquie sont très avancées sur ces technologies, de même que le Bangladesh et la Tunisie, qui commencent à les mettre en pratique. Demain, les effets vieillis sur les denims qu'apprécient particulièrement les fans de vintage seront réalisés grâce à ces nouveaux logiciels : « aujourd'hui, il est déjà possible de scanner un vieux jean vintage que l'on adore et le software dit précisément quel effet au laser utiliser sur la pièce, à quels endroits intervenir », explique Julieta.

« Cela se fait en trente secondes, par des logiciels comme celui-ci de KolAI, là où, auparavant, cela mobilisait un expert en Photoshop sur plusieurs heures. Pour le moment, ces réponses, développées par des start-ups ou des entreprises spécialisées sont surtout utilisées par le marché premium et moyen de gamme. Mais à terme, elles sont appelées à se généraliser à l'ensemble du secteur car leur manipulation est très simple et s'adapte à toutes les machines ». Visions Denim PV Officina 39 / Montega


La question du coton : culture régénérative, coton recyclé et alternatives

Visions Denim PV Hasseler / F'Blue FabricDans la balance de l'impact, la quantité d'eau nécessaire aux différents traitements de la pièce pesait lourd, mais la culture du coton tout autant. Sur cette question de la matière aussi, la filière a cherché des réponses et développé par exemple des cultures régénératives, en travaillant en collaboration étroite avec les cultivateurs de coton. L'industrie se penche aussi beaucoup sur les fibres artificielles cellulosiques, qui permettent d'obtenir un rendu plus souple de la toile. Le polyester continue à être utilisé par le marché bas de gamme, jamais toutefois dans de forts pourcentages. 


L'indigo pré-réduit, une réponse

Impossible de parler denim sans parler d'indigo. Compte tenu des faibles quantités de pigment naturel, la chimie verte doit rivaliser pour trouver des alternatives. « L'indigo reste effectivement synthétique dans la grande majorité des cas mais c'est pour 50 % de l'indigo "pré-réduit" que l'on trouve sous forme liquide, ce qui évite d’effectuer le processus de réduction, très polluant. Des entreprises comme Puredenim, présente sur le salon, montrent la voie de demain : elles fabriquent de l'indigo réduit par ultra-sons ce qui permet aussi de faire une économie en sels utilisés avec les pigments ordinaires. De même, à l'avenir, les teintures à froid vont se généraliser, ce qui permettra de réaliser encore davantage d'économies de CO2 ». On devrait pouvoir généraliser ces procédés à d'autres couleurs.


De nouvelles fibres inspirées du sportswear

Sur le terrain créatif, l'influence du sport va se poursuivre avec des impacts sur la silhouette mais aussi sur le confort.

« Le point d'attention pour les années à venir porte sur le stretch. Progressivement, on tente de le remplacer par des produits 100 % bio-based issus de co-produits de l'industrie agro-alimentaire ce que proposent des sociétés comme CreoraLycra Ecomade et Sorona, ou par des procédés mécaniques de torsion du fil de coton donnant un rendu plus élastique ».


Le vivant : un terrain d'exploration 

Enfin, un autre écosystème est très exploré par la filière qui y voit une ressource précieuse pour réduire la part des intrants et de la chimie : le vivant et les micro-organismes. « Des entreprises parviennent à obtenir des couleurs à partir de processus de fermentation appelés à se développer à plus grande échelle. L'entreprise Pili ou Huee proposent ainsi des colorants et pigments biosourcés par des procédés mêlant chimie verte et fermentation », explique Julieta Mercerat. Ces procédés sont pour le moment utilisés par les marques luxe et premium mais, à terme, les volumes devraient augmenter et les prix baisser. Parmi les innovations à découvrir sur le salon de Milan, l'experte denim de Première Vision cite le nom d'Émilie Gobbay, laquelle est parvenue à extraire les pigments recyclés des textiles usagés, ouvrant ainsi un nouveau champ de sourcing fascinant.Visions Denim PV image générée par IA par PV

Revoir sa chaîne de fabrication pour la convertir à des procédés plus durables ne veut pas dire renoncer à la créativité. Même si les puristes considèrent qu'il n'y a de vrai denim que brut, plusieurs grandes marques (Acne, Diesel) ont ainsi popularisé le denim imprimé, avec parfois des rendus double-face, comme ceux qui peuvent être faits avec la technologie "Wow World of Wonders Dye Technology" de Stella Blu, laquelle traite les deux faces simultanément sans source de chaleur et en réduisant drastiquement la quantité d'eau (près de 90 %). La face avant est imprimée avec un aspect lavé et l'arrière avec la ligne de sergé. Côté haut-de-gamme et marché premium, se développent par ailleurs des propositions de toiles tissées à partir de matières naturelles (laine, chanvre) proposées en petites capsules.


On le voit, IA et technologies réduisant drastiquement les quantités d'eau, recours aux microorganismes vivants pour les teintures, progrès sur la recyclabilité des fibres permettant d'extraire les pigments, la filière s'appuie sur tous les leviers pour repenser le denim de demain, dans un savant équilibre entre modernité et savoir-faire anciens. Une manière de répondre à la grande diversité des demandes des marques et des consommateurs qui dans cette filière particulièrement sont moteurs des innovations futures.


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