AH 27-28 : Signaux faibles d’une création guidée par l’intelligence du vivant

1 juillet 2026
Première Vision Paris

Après avoir exploré Matter of Time, premier épisode de notre décryptage consacré à la valeur du temps long, ce second volet prolonge l’analyse de la saison AH 27-28 à travers un autre scénario clé : Wild Matter. En réponse à l’uniformisation des environnements, des images et des esthétiques, le vivant s’affirme comme une source d’inspiration majeure. Sa diversité, ses cycles, ses mutations et ses dynamiques de croissance nourrissent une nouvelle beauté, plus instinctive, plus expressive, en perpétuel devenir. À travers des signaux faibles repérés dans l’art, la musique, la recherche textile, l’innovation couleur et la beauté, Wild Matter met en lumière une matérialité organique, mouvante et indisciplinée. Une création qui ne se contente plus d’imiter la nature, mais cherche à dialoguer avec ses logiques profondes : croissance, transformation, adaptation, régénération.

Crédit photo : Jehnna Yang

La nature en tant qu’auteur

Certaines initiatives récentes redéfinissent le rôle de la nature dans les systèmes de création et de valeur. Avec le projet Sounds Right, porté par le Museum for the United Nations, la nature est référencée comme artiste officiel sur les plateformes de streaming, notamment Spotify et Apple Music. Les écoutes de sons naturels, ou de morceaux créditant “Nature”, génèrent ainsi des royalties reversées à des projets de conservation. Dans le même esprit, les artistes Eli Goldstein et Lola Villa ont fondé Future Sounds of Nature, un label qui reverse une part de ses revenus aux habitats naturels présents dans ses enregistrements. Ces démarches posent une question qui dépasse largement le champ musical : si la nature génère de la valeur culturelle, émotionnelle et économique, qui doit en être le bénéficiaire ? Elles traduisent aussi un glissement profond dans notre rapport au vivant.

La nature n’est plus seulement un décor, une ressource ou une source d’inspiration. Elle devient une présence active, un sujet, un auteur à part entière.

Coder l’organique

Cette volonté de rendre visible l’intelligence du vivant trouve un autre écho dans le champ numérique. À Los Angeles, Dataland, sous la direction artistique de Refik Anadol et Efsun Erkılıç, explore une nouvelle forme de musée où les données deviennent matière artistique. Son exposition inaugurale s’appuie sur le Large Nature Model, un modèle d’intelligence artificielle nourri par des données issues du monde naturel. Dans ces environnements immersifs, les images ne sont jamais figées. Elles évoluent en temps réel, générées à partir de masses de données liées aux écosystèmes, aux paysages, aux sons ou aux formes du vivant. L’organique n’est plus simplement représenté : il est codé, traduit, amplifié. Cette approche révèle un désir contemporain de rendre perceptible la complexité de la nature. Elle interroge aussi notre manière de la regarder : non plus comme un répertoire de formes à reproduire, mais comme un système mouvant, traversé de flux, de signaux et d’interactions invisibles.

Fibres vivantes et couleurs intrinsèques

Dans la recherche textile, cette fascination pour le vivant ouvre de nouvelles pistes matérielles. Des travaux menés en Suède par la Swedish University of Agricultural Sciences, en collaboration avec le Karolinska Institutet et Uppsala University, explorent la mise au point de fibres de soie artificielle intrinsèquement colorées et fluorescentes, présentant une coloration rouge stable sans recours à la teinture, tout en conservant leurs propriétés mécaniques. Ces avancées ouvrent la voie à des fibres dont la couleur n’est plus ajoutée après coup par des procédés de teinture, mais directement intégrée à la matière. La fibre devient alors porteuse de sa propre coloration, selon un procédé évolutif, durable et entièrement aqueux. Au-delà de la performance scientifique, ces recherches déplacent notre imaginaire textile.

La couleur n’apparaît plus seulement comme une surface appliquée, mais comme une qualité interne, presque métabolique. Une matière qui produit son effet de l’intérieur.

Pigments structurels et intelligence du vivant

Cette même logique traverse les innovations couleur. Issue de l’Université de Cambridge, l’entreprise Sparxell développe des pigments réfléchissants à base de cellulose, inspirés des couleurs structurelles observées chez les oiseaux ou les papillons. Ici, la couleur ne repose plus sur une chimie pigmentaire classique, mais sur une organisation physique de la matière qui capte, réfléchit et module la lumière. Dans le cadre du projet ELUCENT, mené avec PANGAIA et le Manufacturing Technology Centre, cette technologie a franchi une étape vers l’industrialisation, ouvrant la voie à des alternatives biodégradables, sans plastique ni substances toxiques, aux pigments réfléchissants conventionnels. Ces recherches confirment une tendance majeure : l’innovation ne consiste plus seulement à produire une matière plus responsable, mais à apprendre du vivant ses propres stratégies. La couleur devient structure, vibration, interaction avec la lumière. Elle ne vient plus recouvrir la matière : elle émerge de sa construction même.

Crédit photo : Sparxell x Positive Materials

Le tracé organique comme langage

Dans les esthétiques visuelles et beauté, le scénario prospectif Wild Matter se traduit par une écriture plus instinctive du geste. Le trait devient trace vivante, entre maîtrise et accident. Les lignes fragmentées, les rythmes irréguliers et les compositions ouvertes évoquent une énergie en mouvement, comme en croissance. Le vide prend une place importante. Il respire, laisse circuler la matière, ouvre la composition à l’inachevé. Cette esthétique ne cherche pas la perfection lisse, mais l’intensité d’un geste encore actif. En beauté, cette dynamique s’incarne dans des matières sèches, poudreuses, presque minérales, évoquant la craie, le fusain ou les pigments bruts. Les textures semblent déposées, déplacées, effleurées. Les teintes proches de la peau, les beiges rosés, les poudrés organiques ou les nuances crayeuses sont ponctués de contrastes plus profonds : noirs sourds, verts obscurs, ombres végétales.

La matière devient signe de vitalité. Elle ne recouvre pas, elle affleure. Elle exprime une beauté plus libre, plus primitive, traversée par l’accident, la croissance et la transformation.

Ces indices dessinent une même dynamique pour l’Automne-Hiver 27-28 : le désir de renouer avec une matière plus évolutive, capable de porter en elle les logiques du vivant. Wild Matter affirme une beauté organique, instable et expressive, où la création ne cherche plus seulement à représenter la nature, mais à composer avec ses forces, ses rythmes et ses métamorphoses.

Découvrez les 3 thèmes qui façonnent la saison AH 27-28 dans notre article : Automne–Hiver 27-28 : « Living Matter » vers une création reconnectée au vivant