Visions Épisode 15 : 5 signaux faibles du futur de la mode

3 juin 2026
Première Vision Paris
Visions est une série d’articles prospectifs, pour réfléchir au monde de demain – ses contours, ses modèles, ses enjeux. À travers le regard d’intervenants spécialisés dans des domaines variés, la série Visions entreprend une observation de nos sociétés, en multipliant les angles de vue, pour tâcher de répondre à différentes questions : Comment peut-on, aujourd’hui, commencer à entrevoir demain ? À quels grands courants ou signaux faibles être attentifs, pour percevoir et anticiper les modèles à venir, les nouvelles manières de vivre, de créer, de produire, de consommer ? En recueillant les observations, analyses et visions prospectives issues de domaines allant de la création multidisciplinaire à l’économie en passant par l’éco-responsabilité ou les nouvelles technologies, Première Vision souhaite informer, stimuler et délivrer des clefs aux acteurs de la filière mode.

Son terrain d'investigation est extrêmement vaste. Il se déploie dans tous les territoires du lifestyle et de l'économie : mode, boissons, cosmétiques, mobilité, travail… la journaliste et rédactrice en chef du livre des Tendances de l'ADN, Carolina Tomaz, décrypte les signaux faibles dans la société pour mieux comprendre comment ces mini-indices racontent en creux les grandes transformations de nos manières de vivre, de travailler, de faire famille et assemblée. Pour Première Vision, elle explore 5 signaux faibles qui vont impacter le futur de la mode et de l'industrie.

1/ La slopification, comment le visuel l'emporte sur le goût

Dans notre monde fait de flux permanents, un phénomène de « slopification » a peu à peu fait écran à notre manière d'appréhender les choses : il se confond avec un épais brouillard saturé d'images qui dilue jusqu'à la matérialité des objets. Le réflexe dans ce contexte est de vouloir exister, de faire réagir, sans que plus personne ne questionne le sens de ce que l'on poste. Carolina Tomaz a écrit sur ce phénomène de dissolution. Elle cite le journaliste américain du New Yorker Kyle Chayka, qui utilise l'expression de « IRL Brainrot ».

« Les produits physiques sont consommés comme autant de mèmes, les accessoires changent au rythme de tendances virales, comme une photo de profil. »

Dans le secteur de la food, les exemples sont légion. Carolina Tomaz les énumère : « la folie virale que l'on peut observer autour de la boisson Ube, après celle du matcha ou du chocolat de Dubaï est détachée du goût », souligne-t-elle. « Même chose avec les smoothies de la marque californienne Erewhon et leurs ingrédients colorés qui réhaussent l'éclat (collagène, mousse de mer, spiruline). Ce qui prime, c'est la couleur, l'effet visuel dégoulinant ». Dans un autre registre, c'est dans la même veine que s'inscrit la folie du Labubu, la créature de PopMart devenue totem du lifestyle. « Il n'est pas un jouet avec lequel on joue, il s'affiche ». En réaction à cette tendance, les marques, sous peine de devenir elles-mêmes de simples moments d'apparition sur les réseaux, auraient tout intérêt à emprunter une autre direction.

« J'expliquais récemment dans une conférence que si la question de l'optimisation continue à être essentielle pour les entreprises, ces dernières doivent aussi s'interroger sur la manière de densifier leur activité. Il est important de construire quelque chose qui puisse résister à l’algorithme et à la memification, qui fait primer la visibilité d'un produit sur sa fonction ».

Cette résistance imprime l'air du temps. On voit se développer « une palette d'activités à pratiquer sans son téléphone : les mots fléchés font leur retour, mais on pourrait aussi parler de la réapparition de l'analogique et des téléphones à clapet ». Mais cela va selon elle plus loin. « Ce pas de côté vis-à-vis du numérique conduit certaines marques à limiter leur prise de parole, à moins publier, à ne le faire que lorsque c'est essentiel. La marque de mode The Row s'est illustrée il y a plusieurs saisons en interdisant le portable de ses défilés », illustre la journaliste.

La bonne nouvelle, c’est que cela induit selon elle une forme de « prime à la singularité », au détail près que singularité doit rimer avec réelle authenticité. « On valorise le temps, l'effort, mais on met aussi en avant l'idée de substance, de matière, de territoire, de souveraineté. Dans cette réflexion autour de ce qui est non reproductible par une IA, une autre question obsède les gens de la Tech : le goût. Qu’est-ce qu’on met derrière cette notion ? C’est une question en soi. Mais il y a une prise de conscience de son caractère précieux car non reproductible : on l'associe au discernement, il est ce qui fait exister et qui ne peut être modélisé par la machine ».

2/Le désir a changé d'adresse

Le second signal faible est émis par les consommateurs. « Leurs désirs sont toujours vifs, ne disparaissent pas mais s'incarnent différemment et à d'autres endroits », nous dit Carolina Tomaz. Autrefois, le désir se cristallisait uniquement sur les marques statutaires. Il s'accrochait aux logos. Aujourd'hui, il mute et le phénomène des dupes l'illustre très bien.

« Le dupe n'est pas un effet collatéral de la crise du pouvoir d'achat. Même ceux qui ont les moyens affichent consommer des dupes ».

Pourquoi cette tendance s'est-elle viralisée dans l'univers du parfum ? Parce qu'il est extrêmement difficile de protéger un parfum. C'est sur ce constat que se sont développées des marques comme Dossier que Carolina Tomaz a finement étudiée. « Sur le site américain, on peut voir de quel parfum original la senteur du dupe est inspirée (alors que la version européenne du site renvoie à un lien qui donne la source). Le nom est écrit noir sur blanc.

« Aujourd'hui, les consommateurs sont aussi informés que des contrôleurs de gestion. Ils savent comment les entreprises construisent leurs marges, sont rompus au marketing et n’ont donc plus forcément envie de payer la prime de marque (brand tax). »

Ils ont ouï dire que certains groupes de l'industrie produiraient leurs propres dupes, ils préfèrent donc payer un flacon 29 €. Ils le vivent comme un vrai acte de reprise en main de leur pouvoir de décision. Cela ne veut pas dire qu'ils ne sont plus prêts à dépenser 200 € dans un original. Mais c'est à eux d'en décider ».

Il y a vraiment un retour de souveraineté du consommateur, qui agit de manière éclairée et décomplexée. En dehors de ce phénomène de dupes, Carolina Tomaz a aussi écrit sur ce qu'elle qualifie de nouveaux produits aspirationnels, lesquels racontent en creux bien plus que leur seule fonction. La marque américaine SharkNinja, dont elle a analysé la stratégie, commercialise des aspirateurs mais aussi des friteuses, des machines à café et des multi-cuiseurs. C'est elle qui est à l'origine de la mode du air fryer. « On a la memification, mais l'idée est aussi de proposer des produits qui sont accessibles. Ce que je trouve intéressant dans cet exemple, c'est la double promesse. La dimension virale est forte, le design attire l'œil, mais le produit plaît aussi bien à l'influenceuse qu'à la ménagère. Du coup, on retrouve le air fryer chez Kris Jenner et dans la cuisine de la famille classe moyenne. Le boom est aussi lié à la crise du logement et aux nouveaux besoins, finement analysés par la marque. Il y a un côté statutaire version XXIe siècle dans cet objet. On ne montre plus sa dernière voiture, on photographie son air fryer. La société pèse 6 milliards de dollars de chiffre d'affaires ».

Les consommateurs n'ont donc plus cessé de désirer mais ils ne sont plus prêts à payer pour un récit complètement déconnecté du rapport qualité-prix. Ils vont être attentifs au savoir-faire, à ce qui fait l'essence d'un produit, à tout ce qui n'est pas facilement reproductible. Carolina Tomaz imagine quelle serait la photographie la plus caractéristique de notre époque : « on y verrait une femme assise avec un masque Led sur le visage qui, pour se déconnecter l'esprit des écrans, s'est remise au tricot. Mais attention, elle ne tricote plus comme avant ! Elle apprend de nouveaux gestes en regardant des vidéos sur YouTube, a investi dans des aiguilles circulaires que l'on voit partout sur les comptes de DIY, discute avec des personnes de la communauté, va sur Ravelry, la plateforme dédiée à ces créations en laine et crochet ».

La journaliste ne pense pas que le offline va remplacer peu à peu les heures passées sur les écrans. Mais elle est convaincue que pour se singulariser, il faudra faire ce pas de côté dans nos vies en restant reliés à ce qui se passe virtuellement. Ce qui vaut dans nos vies vaut aussi pour les marques.

3/La prescription fait du tort au grand magasin

Le signal faible, cette fois, vient du succès de ShopMy. La plateforme industrialise le principe du bouche-à-oreille. Autrefois, les influenceurs étaient suivis pour leurs conseils personnalisés. Maintenant que tout le monde sait qu'ils sont rémunérés pour certains posts, les consommateurs les regardent avec moins de naïveté. « La recherche du bon conseil avisé reste forte », décrypte Carolina Tomaz. « La demande de curation dans tous les domaines procède de la même veine. On en revient à cette idée que le goût est un marqueur fort d'une époque dans laquelle l'IA va de plus en plus tout niveler. Je lisais récemment un texte d'un analyste américain qui évoquait l’émergence d’un camouflage culturel, cette idée que, désormais, on n’avait plus envie de partager ses bons plans ».

Pour vivre heureux, vivons cachés – la confidentialité reprend ses droits. Ou tout du moins la discrétion. « Dans un article que j'ai écrit pour l'ADN, je m'interrogeais sur le fait que la seconde main serait devenue un sport de niche et que de plus en plus de ventes entre amies privilégient un cercle privé restreint. Tout cela concourt à retrouver une vraie authenticité du bon conseil, aux antipodes du "Pour Toi" recommandés par l'algorithme. » Certaines stylistes se mettent à faire de la curation sur des sites de revente comme Ebay, et ont comme des petits salons privés virtuels avec une sélection d'amis à qui elles vendent le fruit de leur sélection. Carolina Tomaz cite le nom de Lizzie Wheeler, qui selon elle incarne parfaitement cette tendance de la seconde main « pas pour tout le monde ».

« C'est précisément ce modèle de confiance intime que ShopMy cherche à industrialiser, en transformant le bon vieux conseil d'ami(e) en chaîne valeur monétisante nous éclaire-t-elle. D'ailleurs leur devise est explicite : “curated by the obsessed, not the algorithm”. »

« Ils viennent de lever, en octobre 2025, 70 millions de dollars et sont valorisés à 1,5 milliard de dollars, avec une croissance de revenus de 200 % par an. Eux sont plutôt sur un positionnement luxe alors que LTK est sur du plus accessible. A contrario, les grands magasins, eux, sont à la peine et ne sont plus reconnus autant qu'auparavant comme tiers de confiance. L'exemple d'Alison Loehnis, ancienne directrice de YOOX, passée par NET-A-PORTER, incarne bien la tendance. L'ancienne CEO a décidé de mieux articuler business et maternité. Elle déclare gagner 100 000 $ par mois avec son ShopMy, sur lequel elle poste la meilleure paire d'escarpins, la jupe crayon qui dessine la meilleure silhouette... La prescription a d'autant plus de crédit qu'elle émane d'une cadre dirigeante de l'industrie de la mode. On peut imaginer que que plusieurs types de confiance vont à l'avenir cohabiter. Le conseil d'ami à l'ancienne et, à l'autre bout du spectre, l'algorithme qui optimise les conseils pour parvenir à un maximum de conversions. Et entre les deux, une zone grise dans laquelle on retrouverait Alison Loehnis, qui s'inspire de l'efficacité mathématique de l'algorithme pour toucher un public ciblé ».

On comprend la nécessité, pour les marques, de bien communiquer avec des communautés de prescripteurs, même quand elles sont niches, ce qui suppose de bien savoir qui l'on est et ce qui nous distingue des autres acteurs du marché. Ce prérequis est, selon elle, la pierre angulaire de tout.

4/Le point de tension entre luxe aspirationnel et exclusivité va occuper ce segment de l'industrie encore quelques années

Une étude Bain & Company mettait récemment en évidence le fait que le luxe avait, ces dernières années, perdu 50 millions de clients aspirationnels. Parmi eux, les jeunes déclaraient qu'ils ne s'y retrouvaient plus entre les prix pratiqués et la réalité des produits. Carolina Tomaz cite le nom d’un créateur de contenu sur Instagram, @tanner.leatherstein, qui a choisi de démonter toute la construction de sacs pour vérifier comment ils étaient réalisés. Déconstruire pour être constructif. Son compte est suivi par 967 000 followers. « Cette tension entre un luxe aspirationnel qui, à force d'augmenter ses prix est en surchauffe, et un luxe qui s'adresse à un segment de plus en plus serré d'ultra-privilégiés a de grandes chances de perdurer ces prochaines années ». Mais la nomination d'un John Galliano chez Zara ou de Clare Waight Keller chez Uniqlo, peut aussi rebattre les cartes, ouvrant une sorte de troisième voie ».

5/La cohérence comme stratégie business

Dans ce grand mouvement de tectonique des plaques, un cinquième et dernier signal va impacter le futur de la mode. Le fait que la cohérence devient une stratégie business en soi. « Je m'appuie pour ce point sur la stratégie de la marque de cosmétiques Rhode, lancée par Hailey Bieber. Le coup de génie est d'avoir réussi à construire une marque pour le moi-miroir qui se photographie à longueur de temps sur les réseaux. L'objet totémique qui symbolise le plus parfaitement ce phénomène d'unité d'apparition sur les réseaux est la coque-porte gloss pour smartphone. La marque coche toutes les cases : l'incarnation, une esthétique innée très forte, le choix des bonnes collabs, une forte adhésion de la communauté, un storytelling construit autour de l'empowerment féminin. Et une maîtrise parfaite de la communication. Elle a lancé une chaîne YouTube, des podcasts, etc. Elle a appliqué des recettes issues de l'industrie du divertissement plus que de la beauté, et ce, jusqu'à la composition de ses produits composés de peptides, la nouvelle obsession de l'industrie de la cosmétique américaine. Avec la vente de la marque à e.l.f Beauty, gros faiseur de dupes, la boucle est bouclée. Cet exemple de Rhode fait la démonstration qu'à la fin la cohérence paie toujours ».

Et si on ne retenait qu'un mot pour parler de cette époque ? « Je garderais celui d’« agency » ou « agentivité », en français. Très courant en anglais, c'est un terme plutôt académique quand on l'emploie en français. Le philosophe Michel Foucault l'a beaucoup utilisé. Il désigne cette capacité à ne pas subir tout en se rendant compte que nos actions peuvent avoir des effets sur nous-mêmes et notre environnement.

« On cherchera de plus en plus à l'avenir, je pense, à retrouver de l’agentivité, de la souveraineté sur le corps, sur la vie, dans la façon de consommer. C'est comme cela que les marques parviendront à affirmer leur singularité, en essayant de s’extraire, même si ce n’est pas facile, de ce qui est simplement de l'ordre du performatif ».

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