Quelles perspectives pour l’innovation ? - Partie 2
Dans la continuité de la première partie de notre série « What’s Next in Innovation », qui parlait des fibres et du recyclage, celle-ci se plongera dans la couleur et les finissages, étapes encore largement tributaires de la chimie fossile. Nous explorons ici les technologies de teinture et de pigments de rupture, passant des plus connus colorants botaniques aux pigments recyclés, teintures biofabriquées et procédés sobres, toutes visant à réduire les consommations d’eau, d’énergie et les émissions de CO₂. La voie vers une décarbonation et une défossilisation de la coloration textile passe aussi par des avancées plus discrètes, mais tout aussi essentielles, p.ex. des usines alimentées en énergies renouvelables ou des prétraitements à impact réduit. Avant le lancement de Première Vision Paris en septembre, voici un panorama des approches les plus vertueuses, ou du moins, à l’empreinte environnementale amoindrie.
Coloration naturelle et d’origine végétale
Commençons par l’une des techniques les plus ancestrales : la teinture naturelle. Les extraits de plantes et de minéraux, bien que renouvelables, ne peuvent satisfaire seuls l’ampleur (excessive) de la demande mondiale sans entrer en concurrence avec les cultures vivrières ni épuiser les terres. Néanmoins, face à la toxicité avérée des teintures synthétiques classiques, il est urgent de redécouvrir ces ressources.
Il convient toutefois d’adopter une approche nuancée :
« Naturel » n’est pas synonyme d’innocuité : certains extraits végétaux peuvent renfermer des composés allergènes ou toxiques, soumis à la réglementation REACH. Les mordants métalliques soulèvent des enjeux écologiques, mais des alternatives végétales (tanins, aloe) et des techniques assistées par ultrasons ou enzymes se montrent de plus en plus performantes.
©Colorifix | Dans la pratique, une stratégie hybride l’emporte souvent : combiner colorants biosourcés là où ils sont viables, tout en optimisant les formules synthétiques pour atteindre le niveau d’exigence industriel. Les procédés de teinture à basse température ou assistés par enzymes permettent, par exemple, de réaliser d’importantes économies d’énergie. Quant à l’indigo, un réglage fin du pH et de la température ouvre de nouvelles nuances. C’est justement là que l’expertise du teinturier (par exemple, dans le choix du mordant, du prétraitement et les techniques de fixation) reste déterminante pour garantir des résultats constants et hautement performants. |
Ce qui est certain, c’est que les plantes et les minéraux ont longtemps été à la base des teintures textiles, et qu’un réel regain d’intérêt se manifeste aujourd’hui. Racines, écorces, fleurs, voire déchets alimentaries permettent d'obtenir des couleurs éclatantes. AO Textiles en partenariat avec Gainsborough Silk Weaving (depuis 1903), propose des soieries jacquard teintées exclusivement à partir d’extraits botaniques (classiques garance, gaude, bois de campêche, châtaignier, etc.) Leur procédé intégré garantit des couleurs naturelles, « reproductibles et adaptées à l’échelle industrielle ». Anatolian Colors (Turquie), nouvel exposant à Première Vision cette saison, propose des colorants végétaux issus de fermes en régénératives, et opère ses extractions à l’énergie solaire et géothermique, assurant un cycle réellement renouvelable.
À lire aussi : Innovations en chimie de la couleur – Une perspective détaillée sur des solutions de coloration plus respectueuses / Partie 1
Recycler les déchets pour créer la couleurLa valorisation des déchets en tant que ressource s’illustre pleinement à travers des innovations comme celles de Recycrom ou Dyerecycle, qui transforment des déchets textiles en pigments colorants. Les chimistes italiens de Officina+39 ont mis au point Recycrom™, un procédé qui transforme mécaniquement coton, laine, polyamide et mélanges en poudres pigmentaires ultrafines, composées d’au moins 65 % de matières pré et post consommation. Proposées en 15 teintes prêtes à l’emploi, elles s’appliquent en bain, par pulvérisation, sérigraphie ou enduction, réduisant drastiquement les eaux usées et les intrants chimiques. | ©Recycrom |
Dyerecycle (Royaume-Uni), une start-up issue de l’Imperial College, proposent deux technologies : DyeRecycle Synthetics extrait les teintures des déchets de polyester pour régénérer des bains de teinture, laissant les fibres intactes et prêtes à subir un nouveau cycle. DyeRecycle Cellulosics plus proche de celle de Recycrom, permet quant à elle de réduire le coton en poudre, utilisée ensuite comme pigment, évitant la production de pigments issues de ressources vierges. Dyerecycle traite également les mélanges coton-synthétique, isolant la poudre cellulosique tout en séparant les fibres synthétiques afin de les recycler. 1
Ces trois approches permettent de boucler la boucle : teintures et fibres récupérées réintègrent le cycle de production textile, réduisant ainsi drastiquement le besoin en colorants neufs. Officina+39 et Dyerecycle collaborent avec Positive Materials, exposant de longue date à Première Vision, pionnier dans l’intégration de fibres innovantes dans ses collections, par une R&D proactive pour des solutions vertueuses, pensées depuis l’intérieur même de l’industrie. Le fabricant de maille portugais a récemment lancé une collaboration avec la start-up Sparxell qui développe des pigments iridescents 100 % biosourcés à base de nanocristaux de cellulose (provenant de pâte de bois ou de déchets agricoles). Leur premier produit, un pigment bleu, désormais disponible sous forme d’encre entièrement biodégradable, est disponible auprès de Positive Materials sur un jersey de coton. Cette encre biomimétique est totalement exempte de pétrochimie, de plastique et de métaux dans la formulation. |
Le créateur britannique Patrick McDowell a utilisé ces pigments Sparxell pour orner une robe de couture. La robe de couture du designer Patrick McDowell est ornée de pigments à base de cellulose développés par Sparxell ; son motif floral bleu et ses sequins sont réalisés à partir de couleurs 100 % d’origine végétale.
Nous aurons le plaisir d’accueillir ces deux acteurs de l’innovation sur scène lors des différents PV Talks de septembre.
Biofabrication microbienne
Un article publié dans le Journal of Textile Design Research and Practice présente une étude sur de nouvelles approches de la coloration textile reposant sur des biotechnologies enzymatiques. L’étude met en lumière le potentiel des procédés basés sur des systèmes biologiques, qui offrent des avantages notables : traitements simplifiés, réalisés dans des conditions plus douces, sans recours à des produits chimiques additionnels et avec une consommation d’énergie réduite. Selon les auteurs - Chetna D. Prajapati, Edward Smith, Faith Kane et Jinsong Shen - l’adoption de biotechnologies enzymatiques pourrait accompagner la transition de l’industrie textile vers un avenir plus durable.
Octarine, Colorifix, Post Carbon Lab ou encore Chloris comptent parmi les entreprises les plus connues qui travaillent avec des micro-organismes modifiés pour produire des colorants et créer des couleurs de laboratoire précises, sans produits chimiques toxiques. La société danoise Octarine propose une palette prête à l’emploi baptisée PurePalette™ : une gamme de bio-encres aux performances comparables aux teintures conventionnelle en termes d’intensité et de solidité, mais recours à des produits chimiques toxiques et avec une consommation nettement réduite en eau et en énergie.
Colorifix (également en collaboration avec Positive Materials) fournit aux teintureries des microbes lyophilisés, cultivés sur site, pour générer les pigments par fermentation, à partir de substrats renouvelables. Une autre entreprise innovante britannique, Post Carbon Lab, utilise des microbes photosynthétiques pour capturer le CO₂ présent dans l’air et le convertir en colorants et revêtements textiles. Leur procédé, qualifié de "climate-positive", permet de produire des colorants sans pétrochimie, tout en séquestrant du carbone. De leur côté, Chloris Biochem ont lancé CLAESSEN BLUE™ , leur premier colorant bleu certifié USDA et TÜV, issu de la fermentation d’un acide aminé. Ce pigment ne nécessite ni aniline ni formaldéhyde, présente une excellente résistance à la lumière et permet même de réduire de 50 % l’utilisation d’agents alcalins lors du lavage. |
Un dernier mot pour conclure, sur les technologies de teinture à faible consommation d’eau. Focus sur Amphico, entreprise londonienne dont la technologie de coloration, baptisée Amphicolor, combine teinture dans la masse (dope-dyeing), théorie des couleurs et formulations optimisées par IA. En s’appuyant sur une palette de base de fils recyclés teints dans la masse, Amphicolor génère les teintes par mélange optique dès les étapes de filature et de tissage. Soutenue par le programme Resource Efficiency for Materials and Manufacturing d’Innovate UK, Amphicolor est aujourd’hui une innovation à la fois industrialisable et scalable, mais aussi capable de réduire les émissions de CO₂ de 50 % et la consommation d’eau de 55 % dans le processus de teinture textile. Cependant, l’avantage clé, c’est qu’Amphicolor réduit considérablement les minimums de commande. Les designers peuvent commander des tissus dans plus de 700 teintes disponibles en petites séries, facilitant ainsi une offre couleur rapide, diversifiée et accessible aux PME.
Et il est réjouissant de lire que, malgré quelques reculs politiques, les financements s'accélèrent dans les matériaux durables : Carbon Cell (UK) a levé 1,2 M£ en pré-amorçage pour développer des mousses carbonées à base de CO₂. Solena Materials a bouclé un tour de table de 6,7 M$ pour industrialiser des biomatériaux. Et surtout, Material Innovation Initiative a relancé ses activités, avec une nouvelle dynamique et de nouveaux financements, signe d’un regain de dynamisme sectoriel.
À lire aussi : Innovations en chimie des couleurs – Une perspective détaillée sur les colorants à faible impact / Partie 2
Retrouvez-nous en septembre à Première Vision Paris pour découvrir ces technologies de rupture et échanger avec les pionniers de la coloration durable !
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