Le régénératif : vraie solution ou simple effet de mode ?
Ces dernières années, la « régénération », ou plus précisément l’agriculture régénératrice, est devenue le nouveau mot « à la mode » dans l’industrie du textile... et de la mode. Pourtant, le discours est souvent aussi flou qu’enthousiaste : qu’entend-on exactement par agriculture régénératrice ? Pourquoi est-elle si importante ? Peut-elle être définie de manière universelle et unique ? Cet article propose d’explorer ces questions ; dans le prochain, nous nous intéresserons à sa mise en œuvre concrète.
La mode parle souvent de durabilité, mais aborde rarement le rôle fondamental du sol, des terres. Chaque vêtement — qu’il s’agisse d’un t-shirt en coton, d’un pull en laine ou d’une chaussure en cuir — trouve son origine dans la nature, ce sol, cette terre. (Les fibres synthétiques proviennent quant à elles des énergies fossiles – un sujet hautement critique par ailleurs, mais qui ne fait que souligner l’urgence de réduire notre dépendance à ces ressources, et celle de diversifier et de sécuriser les approvisionnements en fibres naturelles, qui représentent environ un tiers de la production mondiale de fibres.1 Or, selon la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD), jusqu’à 40 % des terres mondiales sont aujourd’hui dégradées, affectant plus de 3,2 milliards de personnes et menaçant directement les ressources dont dépend l’industrie textile. Cette dégradation compromet l’accès aux matières premières, tout en aggravant le changement climatique, l’érosion de la biodiversité et l’insécurité alimentaire.2
| Face à cela, l’agriculture régénératrice ne vise pas simplement à limiter les dégâts, mais bien à restaurer activement les écosystèmes. En améliorant la santé des sols, en augmentant la biodiversité et en séquestrant du carbone, ces pratiques offrent une voie pour reconstruire les systèmes naturels. Comme l’a justement déclaré Yvon Chouinard, fondateur de Patagonia : « La durabilité ne suffit pas. Il faut régénérer. » Dans cette perspective, l’agriculture régénératrice ne relève pas d’un effet de mode, mais d’une approche transformatrice pour guérir la planète. Et cela mérite qu’on s’y arrête un instant : au fond, l’agriculture régénératrice ne consiste pas seulement à limiter ou à éviter le mal. Elle consiste à faire activement le BIEN. C’est une alternative holistique et proactive à l’agriculture conventionnelle (et même à l’agriculture biologique, dont elle devrait idéalement être complémentaire). Elle vise à restaurer la fertilité des sols, la biodiversité, à prévenir l’érosion et à redonnerà la nature. | ©Nandhu Kumar |
Cependant, comme les écosystèmes varient selon les régions, et que les systèmes régénérateurs peuvent ou non intégrer une certification biologique, il n’existe pas de liste universelle de bonnes pratiques. La régénération est par essence ancrée dans le territoire et influencée par les cultures locales. Elle puise dans les méthodes agricoles pré-industrielles, les savoirs ancestraux des peuples autochtones et les avancées contemporaines de l’agronomie. Ce point est essentiel, car les agriculteurs – dont les revenus réels ont chuté d’environ 40 % en France depuis 19903 – sont au cœur de ce système. Textile Exchange souligne que l’agriculture régénératrice doit impérativement être :
« une approche systémique fondamentalement holistique, centrée sur les humains et les écosystèmes, et qui reconnaît ses racines dans les pratiques autochtones. Nous insistons sur l’importance pour les marques de bien définir leur usage du terme, et de garantir que justice sociale, équité et moyens de subsistance soient réellement intégrés à tout projet qualifié de régénératif. »
Textile Exchange, Regenerative Agriculture Landscape Analysis
Bien que l’agriculture régénératrice place les agriculteurs au centre et s’attache aux résultats – amélioration de la santé des sols, séquestration du carbone, conditions de vie améliorées – elle répond aussi aux exigences de conformité des marques et dépasse largement le seul cadre du bilan carbone. Plus qu’un indicateur de durabilité, elle représente une opportunité d’investir dans un système fondamentalement différent – qui rompt avec les logiques extractives et redéfinit la croissance et la décroissance à travers un prisme radicalement nouveau.
Pourquoi cela concerne la mode ?
©Illiya Vjestica | Le lien entre agriculture et mode est souvent invisible, mais profond : le coton est l’une des cultures les plus intensives en produits chimiques et en eau ; la laine, le cuir et le caoutchouc proviennent de pâturages ou d’agroforêts. La dégradation des sols menace donc directement l’approvisionnement en matières premières. Les pratiques régénératrices peuvent restaurer les écosystèmes tout en produisant des fibres de meilleure qualité – un bénéfice tangible pour les marques, les agriculteurs et la planète. |
À quoi ressemble l’agriculture régénératrice, concrètement?
Contrairement à l’agriculture conventionnelle ou même biologique, l’agriculture régénératrice considère le sol comme un organisme vivant. Elle nourrit activement la terre au lieu de simplement y puiser. Les méthodes les plus courantes incluent :
- le travail du sol réduit ou nul ;
- les cultures de couverture ;
- la rotation des cultures et des pâturages ;
- l’intégration des animaux et des cultures ;
- la promotion de la biodiversité, etc.
L’essentiel réside dans les résultats – santé des sols, séquestration du carbone – et non dans une liste figée de techniques.
La force du regénératif, c'est-à-dire sa capacité d’adaptation – est aussi une des ses faiblesses : en effet, à l’instar du « biologique », il n’existe pas de norme universelle, unique, applicable de manière simple. Un agriculteur peut pratiquer la plantation d’une ou plusieurs espèces végétales en association avec la culture principale ou en alternance entre les périodes de production, et revendiquer une démarche régénératrice, sans pour autant réellement faire alterner les zones de pâturage pour laisser le temps aux sols de se régénérer, ou favoriser la biodiversité. Cette ambiguïté expose le mouvement à des possibles « greenwashings » et souligne l’importance d’outils de mesure précis, robustes et de certifications crédibles, adaptées aux régions et spécificités locales, co-construites avec les agriculteurs et autochtones, ancrées dans un certain « bon sens ».
Principaux programmes, labels et certifications
A côtés des plus connus FSC (Forest Stewardship Council) – référence pour les produits issus du bois, (papiers, cartons mais aussi beaucoup de fibres artificielles cellulosiques) ou NATIVA™ – référence pour la laine mérinos, qui prennent en compte la protection et régénération des écosytèmes, plusieurs initiatives ciblent spécifiquement les pratiques régénératrices :
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Ces initiatives majeures, parmi d’autres, sont recensées dans l’analyse complète menée par Textile Exchange : Regenerative Agriculture Landscape Analysis.
Un changement systémique
Mettre en œuvre la régénération ne se limite pas à s’approvisionner en coton « régénératif ». C’est toute la chaîne d’approvisionnement qu’il faut repenser. Cela suppose :
| Nandhu Kumar |
Alors que ces lignes sont écrites, la Journée de la Terre (22 avril) vient de passer. Et comme le rappelle Paul Polman:
« Nous sommes la première génération à comprendre pleinement notre impact sur la planète — et la dernière à avoir le pouvoir de le réorienter de manière significative. Ce n’est pas juste une formule : c’est une réalité empirique. Plus nous attendons, plus chaque intervention devient coûteuse et moins efficace. L’ironie, c’est que beaucoup de solutions sont non seulement à portée de main — elles sont aussi économiquement rationnelles. L’ironie, c’est que bon nombre des solutions sont non seulement accessibles, mais aussi économiquement rationnelles. L’énergie propre dépasse désormais les combustibles fossiles dans de nombreuses régions du monde. Le stockage de batteries aux États-Unis a augmenté de 70 % en un an. Et les entreprises intégrant la durabilité affichent de meilleures performances – les leaders en durabilité enregistrent 20 % de rendement supérieur à leurs concurrents. [...]
Le véritable obstacle n’est pas la faisabilité. C’est le courage d’agir. »
Dans notre prochain article, nous explorerons le comment – et le rôle que peut jouer la technologie dans cette transition régénératrice.
