Le rôle de la technologie pour améliorer la durabilité

4 avril 2025
Première Vision Paris

Comment définir la qualité ? Autant le terme de « qualité » peut revêtir de nombreuses significations, lorsqu'on l'associe à la durabilité, il désigne un produit qui conserve ses performances sur le long terme — un produit capable de résister aux effets de l'usure quotidienne et à l'épreuve du temps. Mais quels produits sont aujourd'hui réellement plus performants qu'il y a 70 ans ? Les produits, leur manière d’être produits et notre relation à eux a changé, non pas parce que les consommateurs ne se soucient plus de la qualité ou de la durabilité, mais parce que le prix est devenu le principal critère guidant la conception et la production. Le terme « compétitivité » est omniprésent, mais cette compétitivité semble avant tout être motivée par des considérations de coût. L'efficacité est primordiale pour atteindre des prix plus bas, ce qui impacte les délais de production, influençant directement la fabrication ainsi que la qualité des textiles et des fibres - et conduisant à une mise au rebut toujours plus précoce. En effet, l'une des principales raisons pour lesquelles les consommateurs se débarrassent de leurs vêtements est leur détérioration et leur usure1.


La durabilité comme pierre angulaire de l’économie circulaire

À la lumière de ces constats, un courant fort plaide en faveur de la durabilité — un concept au cœur d’une conception et d’une production réfléchies, et pierre angulaire de l’économie circulaire. Prolonger la durée de vie d’un vêtement, en faciliter la réutilisation ou la location, et rendre la réparation non seulement possible mais viable, commence par le design du produit, pensé pour être intrinsèquement durable. Reconsidérer la qualité sous l’angle de la solidité, de la résistance et de la longévité pourrait, à bien des égards, en accroître la valeur.

Le potentiel économique est indéniable : le dynamisme du marché de la seconde main a généré 5,3 milliards d’euros en 2023 — une croissance de 18 % par rapport à 2022. 

Cette tendance devrait se poursuivre, avec des ventes attendues à hauteur de 11,6 milliards d’euros d’ici 2030. Par ailleurs, en parallèle à la réparation et à la location, ces modèles offrent un énorme potentiel, non seulement pour réduire les émissions de CO₂, mais aussi pour créer de l’emploi, avec environ 35 000 nouveaux postes estimés à l’horizon 20302.

Durability as the Cornerstone of Circularity© Lidya Nada / Unsplash
Pour réellement découpler la croissance de la vente et de la production sans fin de nouveaux produits, l’industrie doit s’efforcer de créer une durabilité à la fois intrinsèque (physique) et extrinsèque (émotionnelle). Cette dernière, certes plus difficile à définir et à quantifier, fait actuellement l’objet de recherches menées par des acteurs comme Loom, COSE361 et la Fédération de la Mode Circulaire. Ces travaux s’attachent à explorer des paramètres essentiels tels que le volume, la diversité des couleurs, les incitations à la réparation ou encore la traçabilité, tout en intégrant les influences psychologiques des stratégies de marque, des tarifications et du marketing.


La durabilité intrinsèque (physique)

La durabilité commence avec la qualité de la fibre, se prolonge par le soin et l’attention apportés par le consommateur et s’achève dans une possibilité de seconde vie.


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Entre ces deux étapes, l’expertise en développement textile, la sélection rigoureuse des matières et les techniques de fabrication spécialisées jouent un rôle fondamental. Parallèlement, la précision et la cohérence des instruments de test jouent un rôle fondamental dans l'assurance qualité des produits. Des entreprises comme James Heal — l’un des principaux fournisseurs mondiaux d’instruments de tests textile et des consommables premium —soutiennent cet effort en fournissant des solutions de test de haute qualité. D’autres acteurs notables, tels qu’Instron, contribuent également à garantir la durabilité des textiles grâce à des technologies de test avancées.

La technologie joue un rôle central dans l’amélioration du choix des matières et matériaux, l’optimisation des approvisionnements et l’évaluation précise de l’impact environnemental. Elle aide à choisir les meilleures méthodes d'assemblage et d’éclairer les choix de conception liés à la fin de vie d’un vêtement. Elle accompagne aussi les consommateurs dans l’entretien et la réparation de leurs vêtements  — rendant la réparation aussi simple que l'achat d’un vêtement neuf — et fournit aux marques des données précieuses sur le cycle de vie de leurs produits. Cette approche intégrée favorise une meilleure qualité et peut contribuer à façonner des réglementations plus efficaces.

Nous commençons ici par examiner l’étape de la création. Dans le prochain article, nous explorerons comment la technologie et l’intelligence artificielle peuvent renforcer la phase client/utilisateur afin d’activer des modèles économiques circulaires et d’influencer les cadres législatifs — un levier essentiel pour une véritable transition.

Intrinsic (physical) durability© Emmanuel Boldo / Unsplash


Au delà de la spécificité des textiles performants

Dans le domaine des textiles techniques et haute performance, les fibres et matières destinées à des applications techniques doivent répondre à des normes exigeantes, où l’échec n’est pas permis. Elles sont conçues pour satisfaire des critères stricts dans des secteurs tels que le médical, l’automobile, les vêtements de protection, les sports de haute performance, l’aéronautique, l’énergie ou encore ou le bâtiment. Ces fibres sont développées pour être plus légères, plus résistantes et plus efficaces. (Idéalement, c’est uniquement pour ces usages spécifiques que les fibres synthétiques devraient être utilisées…).

De manière plus large, dans le secteur de la mode, la durabilité se réfère à la capacité d’un tissu à résister à l’usure, aux contraintes mécaniques et aux conditions environnementales sur le long terme. Différents tests en laboratoire permettent d’évaluer plusieurs aspects de cette durabilité :

· Résistance à l’abrasion : par exemple, le célèbrestests Martindale.
· Résistance à la traction et à la déchirure : mesurant la robustesse des matières et des coutures.
· Boulochage et accrochage : évaluant le comportement du tissu face aux frottements et aux torsions.
· Résistance environnementale : tests d’exposition aux UV, de perméabilité à l’eau (cruciaux pour les textiles outdoor) et tests de vieillissement thermique simulant une exposition prolongée à la chaleur et à l’humidité.

L’ensemble de ces tests permet de garantir une évaluation rigoureuse de la qualité des textiles et des vêtements.

Comment l’IA et la technologie peuvent améliorer la durabilité

How AI and technology could enhance durability© James Dunlop Textiles

Dès la phase de création des matières, textiles ou fibres, l’IA permet d’analyser d’immenses bases de données sur les propriétés des fibres, les procédés de fabrication et les schémas de dégradation. Cela permet de recommander des compositions de matériaux à la fois durables et respectueuses de l’environnement. Les nanotechnologies émergentes facilitent quant à elles la mise au point de textiles dotés de propriétés auto-réparatrices ou d’une résistance accrue à l’usure —, notamment en améliorant la fixation des colorants et en réduisant le boulochage.


Les jumeaux numériques de textiles permettent de simuler numériquement l’usure et le vieillissement sans nécessiter d’échantillons physiques, réduisant ainsi le gaspillage et accélérant les processus de test. L’IA appliquée à la modélisation 3D aide à anticiper les points de rupture des textiles avant même leur production.

En matière de tests, l’IA peut traiter d’importantes bases de données issues des schémas d’usure réels pour affiner les mesures de durabilité. Les modèles d’apprentissage automatique (machine learning) sont capables de prédire la longévité des textiles sur la base de performances historiques.

Les techniques de vision par ordinateur évaluent la dégradation des surfaces, le boulochage ou la décoloration avec une précision supérieure à l’observation humaine. Les testeurs robotiques pilotés par IA simulent l’usure et les contraintes avec une cohérence inégalée par les méthodes manuelles. Par ailleurs, les textiles intelligents équipés de capteurs intégrés pourraient fournir des données en temps réel sur la fatigue des étoffes et matières.

En définitive, les modèles d’IA anticipent les points de défaillance des textiles et optimisent ainsi leurs performances pour les applications exigeantes.

Dans le processus de fabrication, l'industrie 4.0 et les usines intelligentes apportent de nouvelles perspectives : la coupe automatisée, la détection des défauts en temps réel et les procédés de finition augmentent la précision et réduisent les défauts, améliorant ainsi la qualité des produits finaux. À l’avenir, les robots pourraient être en mesure de manipuler les textiles. Sewbo, par exemple, utilise un polymère hydrosoluble pour rigidifier temporairement le tissu, permettant à des robots industriels standards de le manipuler et de le coudre plus facilement, une technologie actuellement optimisée pour la production de T-shirts. De même, Sewbots® propose des systèmes semi-automatisés qui guident les textiles à travers des machines à coudre conventionnelles.
Manufacturing process© Unsplash

Si ces innovations laissent entrevoir un avenir où l’automatisation pourrait remplacer une grande partie du travail manuel dans la confection, la nature délicate et complexe des textiles requiert des compétences hautement spécialisées. L’artisanat propre à la Haute Couture risque de simplement disparaître avant que les robots ne soient capables de reproduire les gestes nuancés des mains expertes. 

En fin de compte, le toucher, la matière, la réalité physique restent irremplaçables. Et l’enjeu de la mode aujourd’hui réside dans la transmission et la désirabilité de ces savoir-faire, petits ou grands, de réparation autant que de techniques de Haute Couture.

Intégrer la qualité et l'éco-conception dès le départ
Néanmoins, des solutions comme celles développées par RSG Companies, où les machines à coudre surveillent et remplacent automatiquement le fil de canette avec un minimum d’interruption, ou les systèmes de production modulaires de Durkopp Adler, capables de réaliser des éléments complexes comme les poches passepoilées doubles grâce à des configurations semi-automatisées, démontrent des applications prometteuses de l’IA et de la technologie.

De même, les machines connectées via l’Internet des objets (IoT) et les systèmes de surveillance numérique — comme les machines modernes de Juki, intégrant commandes numériques et connectivité pour des ajustements en temps réel — optimisent encore davantage la production.

Cependant, l’intégration fluide de ces technologies à l’échelle de toute la chaîne d’approvisionnement demeure un défi. Assurer une communication efficace entre la conception numérique, la production automatisée et la logistique représente un obstacle majeur, qui peut limiter les gains d’efficacité globaux.

En définitive, ces avancées technologiques convergent vers un principe fondamental : la qualité et l’écoconception doivent être intégrées dès les premières étapes de création pour créer des textiles et des vêtements capables de défier l’obsolescence imposée par la fast fashion. Car la durabilité est, sans conteste, la condition sine qua non de la viabilité de l’économie circulaire.


Sources :
1 Kearney: Can circularity save the fashion industry – Kearney – 2020)
2 Accenture X Fédération de la Mode Circulaire study, 2024