L’avenir des matières premières

« Comment l’industrie des matières premières peut-elle s’inscrire dans une démarche durable ? Quels sont les solutions proposées, et quels en sont les avantages et les inconvénients ? »

Modéré par la responsable Innovation chez Vogue Business Maghan McDowell, la conférence « The future of raw materials » (Mercredi 18, 13h00-14h00 , Hall 3, Innovation Talks Area) a invité Fernando Bellese (Head of Sustainability and Marketing chez JBS, Leather Division), Edward Crutchley (Creative Director de la marque du même nom), Jamie Bainbridge (VP Product Development chez Bolt Threads) et Michael Beutler, directeur of Sustainability Operations du groupe Kering à s’exprimer sur cette vaste question, et plus en général sur les solutions proposées pour faire face aux impératifs du développement durable, entre nouveaux usages de matériaux naturels et innovations technologiques majeures.

Innovation / tradition

S’il y a un point sur lequel tous les intervenants sont tombés d’accord, c’est que le futur des matières premières ne pourra s’écrire qu’à la lisière entre innovation et tradition.

Les nouvelles technologies jouent sans doute un rôle primordial dans l’ouverture de nouveaux espaces de création : ainsi, Bolt Threads s’apprête à lancer en 2020 deux matériaux qui promettent de révolutionner le marché du textile par l’application des biotechnologies aux tissus : le premier, Mylo, est une fibre produite avec des racines de champignons, dont l’aspect simule en tout et pour tout le cuir. Naturellement cruelty free, ce matériau futuriste pousse en 9 jours seulement et pourra aussi être teinté : une alternative durable au cuir, dont les propriétés spécifiques élargiront le panel de possibles de l’industrie du cuir. Le deuxième, Microsilk, s’inspire des araignées pour produire une soie 100% naturelle issue d’un processus de bio fabrication. « La question de la chimie est à mon sens l’un des défis majeurs du développement durable, et la biologie est un domaine encore tout à explorer », commente Jamie Bainbridge.

Conscients de la richesse de ces horizons technologiques, Michael Beutler, Fernando Bellese et Edward Crutchley tiennent toutefois à rappeler que les matériaux traditionnels offrent eux aussi des chances immenses de développement durable : « On tend trop souvent à oublier que le cuir est un sous-produit de l’industrie alimentaire, et que virtuellement toute la production de cuir à destination du marché de la mode pourrait être durable », souligne Fernando Bellese, dont l’entreprise élève de la viande et produit du cuir selon un modèle intégré.

De son côté, Edward Crutchley n’hésite pas à déclarer son amour inconditionnel pour la laine : « Adaptable, flexible, produite dans 6 continents au monde, naturellement antibiotique et respirant, la laine est un matériau extraordinaire ! » – s’enthousiasme-t-il – « Trop souvent on ne la considère plus parce qu’on la voit partout, mais qu’est-ce qu’on peut faire avec, comment peut-on renouveler le regard qu’on porte sur elle ? ». Il en est de même pour la soie, un matériau aux potentialités surprenantes qui demande juste à être regardé autrement : « Je pense que beaucoup peut être fait avec ce qui existe déjà » le rejoint Michael Beutler, pour qui les nouveaux usages des matériaux traditionnels sont susceptibles de véhiculer également de bonnes pratiques de consommation.

Retisser des liens

« L’un des plus grands enjeux pour ceux qui travaillent avec le cuir est le sourcing : pour les entreprises il est souvent difficile de savoir d’où viennent les peaux qu’elles achètent. Heureusement, il existe aujourd’hui un panel de solutions technologiques de traçabilité. Néanmoins, le rapport humain reste l’une des clefs majeures pour s’assurer de la provenance des cuirs » précise Fernando Bellese. Pour cela, même si JBS monitore en temps réel les fermes avec lesquelles elle travaille, le rapport humain reste crucial pour sensibiliser les éleveurs à la philosophie de l’entreprise en matière de développement durable.

Edward Crutchley ne pourrait pas être plus d’accord sur ce point. « La mode est une question de partnership » – explique-t-il : un contexte où les échanges sont fondamentaux pour assurer une plus grande transparence, faire évoluer les pratiques de production et prendre en charge la responsabilité sociale des entreprises directement sur le terrain.

« C’est par la relation et l’échange que nous pouvons véritablement faire évoluer la situation », glose Michael Beutler, présentant les nombreuses initiatives mises en place par le groupe Kering pour intervenir sur la chaîne d’approvisionnement et le choix des matériaux en vue d’atteindre l’objectif ambitieux d’une réduction de 40% de l’impact carbone du groupe.

« Pour cela les salons comme Première Vision sont des moments précieux pour qu’une dynamique d’échanges s’installe tout au long de la filière du textile et du cuir. Designers, producteurs, acheteurs, opérateurs du secteur de la communication, tout le monde est là, tout le monde se rencontre : c’est un espace de réflexion et d’échange privilégié pour que la question du développement durable soit mise en avant à tous les niveaux de la filière et une vraie campagne de sensibilisation soit amenée à l’attention du public » conclut Beutler.

Connaître les usages, communiquer pour les faire évoluer

« Mieux connaître les usages est un autre point essentiel, aussi bien qu’un grand tabou » continue le directeur of Sustainability Operations du groupe Kering, pointant du doigts l’importance des pratiques d’achat pour faire évoluer le marché vers des matières et des produits plus qualitatifs et d’une plus grande longévité. Acheter moins pour acheter mieux, cela semble être la clef pour pouvoir, à terme, réduire les gâchis tout au long de la filière.

A Fernando Bellese de souligner que ce changement de priorité demande une révolution méthodologique radicale auprès des producteurs après la fièvre du fast fashion, où la rapidité s’était affirmée comme une priorité absolue.

De même, la communication et la sensibilisation du public est un enjeu crucial. « Il faudrait que le client se demande naturellement, lorsqu’il achète : d’où vient ce matériau ou cet habit ? comment est-il fabriqué ? – précise Michael Beutler – et on se doit d’être prêt à lui fournir ces réponses ».

Si l’upcycling se présente aujourd’hui comme une option prometteuse pour réduire les gâchis, c’est ainsi surtout par l’introduction de produits et de matières de qualité conçus pour traverser le temps, et par le développement parallèle de bonnes pratiques d’achat et de consommation que l’univers du luxe pourra efficacement faire face aux défis de demain.