Les nouvelles géographies du sourcing écoresponsable

Comment et dans quelles mesures les préoccupations environnementales et d’écoresponsabilité sont-elles en passe de redessiner la géographie mondiale du sourcing textile ? C’est la question à laquelle s’est adonnée à fournir des éléments de réponse la conférence « Comment la mode éco-responsable remodèle les stratégies de sourcing ? » (mercredi 12 février, 17h-18h, Fashion Talks Area, Hall 6) présentée par Gildas Minvielle, directeur de l’observatoire économique de l’IFM ainsi que de la chaire Première Vision – Institut Français de la Mode, qui depuis 2016 se donne pour objectif la production d’une recherche de haut niveau sur l’économie des matières créatives pour la mode.

S’appuyant sur les données rassemblées par l’IFM dans le cadre de son report annuel sur le marché du textile, Gildas Minvielle a tout d’abord fait état d’un ralentissement et d’une tendance à la baisse dans le rythme de la globalisation mondiale (taux de croissance annuelle moyen de 2% depuis 2011, contre 6% dans la période 2002-2018), lié en partie à un changement des équilibres dans l’import-export au niveau de l’aire asiatique. Bien que restant toujours le premier exportateur mondial tant au niveau du textile que des vêtements finis (+ 9% de chiffre d’affaire lié à l’export de vêtements entre 2002 et 2018), la Chine tend à ralentir légèrement la croissance globale de ses exportations de vêtements, au profit de son marché interne, mais aussi d’autres pays voisins tels le Vietnam et le Bangladesh, auxquels elle continue de fournir la plus grande partie des fibres à transformer.

Plus particulièrement, au niveau européen on constate depuis 2015 une stabilisation tendancielle du volume d’importations textiles, ainsi qu’une diversification des pays de sourcing dans l’aire asiatique au profit de pays autres que la Chine. Ainsi, le Myanmar passe de la 25ème à la 9ème position dans le classement des 25 plus grands fournisseurs entre 2010 et 2019, et des pays comme le Cambodge, le Vietnam et le Pakistan augmentent leurs exportations de manière significative. Signe sans doute d’une volonté des entreprises européennes de mieux gérer leurs stocks et leurs invendus – un achat sur deux se faisant désormais en solde en France – qui se fait le réflexe d’une baisse des consommations dans la zone Euro à partir de 2007-2008, mais qui ne serait pas non plus sans lien avec une prise de conscience croissante de l’impact environnemental du gaspillage textile.

Le panorama du sourcing en France s’aligne à ces tendances : la valeur des importations depuis la Chine baisse légèrement (de 33% en 2014-2015 à 27% en 2019) et celle de l’aire asiatique progresse (de 23% en 2014 à 33% en 2019), tandis que les pays méditerranéens (16% en 2014 contre 14% en 2019) et européens (20% en 2014 contre 17% en 2019) restent relativement stables. Quant aux intentions d’achat à l’horizon de 2020, elles sembleraient confirmer et même amplifier ces courbes tendancielles : 37% des interviewés ont ainsi déclaré vouloir baisser leurs importations de la Chine (49% se déclarant stables), tandis que 53% se disent intentionnés à se tourner vers le Vietnam, et 38% vers le Bangladesh.

Définie à la lisière entre stratégie financière et préoccupations écologiques, cette sobriété productive et cette exigence d’optimisation logistique font naturellement la part belle aux fournisseurs de proximité : ainsi, à l’horizon de 2020 les intentions d’importation depuis le Portugal augmentent sensiblement (52% des interviewés déclarant vouloir se tourner vers ce pays, 43% restant stables), celles depuis la Roumanie restent stables (63%), tandis que la Tunisie et le Maroc continuent d’être des fournisseurs incontournables. De même, si le sourcing de long terme, soit des pays éloignés, reste dominant (47% en 2019), le sourcing de moyen terme enregistre une hausse (de 31% à 35% entre 2018 et 2019) et celui à court terme apparaît dans les préférences d’achat pour 2020 chez un tiers des interviewés (35% déclarant vouloir augmenter le sourcing de proximité, 65% restant stable). Nouvel indice du besoin des marques de construire leurs collections au plus près des tendances, mais aussi de leur attention croissante à des facteurs qualitatifs et éthiques tels la traçabilité, le respect de hauts standards environnementaux et sociétaux, ainsi que la réduction du gaspillage textile (37% des distributeurs déclarant vouloir diminuer leur volume d’importations en 2019, contre 10% en 2017).

Si l’attention aux enjeux écologiques et sociétaux s’impose désormais comme le véritable leitmotiv de la mode des dix ans à venir, les différents volets de ces deux questions progressent toutefois de manière irrégulière. Ainsi, 98,3% et 65,5% des interviewés affirment être prêts à changer la cartographie de leurs préférences de sourcing par rapport respectivement aux problèmes de travail enfantin et d’esclavage, mais les questions salariales (27,6%) et de discrimination (22,4%) ont encore du mal à être prises en compte. De même, l’usage de produits chimiques nocifs pour la santé des travailleurs et de la planète fait l’unanimité chez 87,7% des interviewés comme critère d’exclusion d’un fournisseur, tandis que l’optimisation de la chaîne logistique (31,6%) et les émissions de gaz à effet de serre (19,3%) tardent encore à attirer l’attention des producteurs.

Cette même asymétrie s’enregistre également au niveau des actions mises en place par les entreprises pour s’inscrire dans une démarche durable et responsable : si la traçabilité des matières (38%) et l’usage de matières durables, certifiées et recyclées (28%) se taillent désormais une place de choix au sein des stratégies des entreprises, 22% des interviewés déclarent encore n’entreprendre aucune action particulière dans cette direction. Cette exigence de traçabilité s’accompagne tout naturellement d’une recherche accrue de transparence – qui compte actuellement au nombre des préoccupations de 80% des producteurs (contre 65,2% en 2018) – ainsi que d’un retour d’intérêt des producteurs français vers la relocalisation en Europe hors Hexagone (37,7% des interviewés déclarant y réfléchir à l’horizon de 2020).

La voie verte et vertueuse de la mode est en somme tracée, mais beaucoup reste encore à faire.

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