Le charme intemporel de la dentelle, entre tradition et innovation

Modérée par Pascal Gautrand, fondateur de la plateforme de conseil et de production spécialisée dans la valorisation des savoir-faire locaux MADE IN TOWN, la table ronde « Quelles perspectives pour la dentelle Leavers, source perpétuelle de créativité ? » (jeudi 13 février, 14h30-15h30, Fashion Talks Area, Hall 6) a convié le designer  Olivier Theyskens et deux dentelliers issus des maisons chevronnées Jean Bracq et Darquer à revenir sur l’histoire légendaire de la dentelle Leavers et mettre en lumière ses perspectives pour le futur.

En ouverture du panel, Pascal Gautrand revient tout d’abord sur les quelques éléments qui font de l’histoire séculaire de la dentelle une véritable épopée technique et humaine de la modernité : puisant ses racines dans les métiers à tisser italiens et belges de la Renaissance, la dentelle Leavers naît de la rencontre entre deux inventions majeures, le jacquard français et les bobines développées par les belges que les ingénieurs anglais du XIXème siècle élevèrent à une nouvelle dimension de production industrielle mécanisée. Réputée pour son extraordinaire finesse parmi les métiers à tisser cultivés pendant des siècles par des communautés locales (Chantilly, Cluny, Alençon), la dentelle Leavers de Calais-Caudry est depuis 2015 protégée par un label (Dentelle de Calais-Caudry®) certifiant la fabrication d’une dentelle tissée depuis 200 ans sur métiers Leavers par les manufactures dentellières de ces deux centres urbains adhérentes à la Fédération Française des Dentelles et Broderies.

« Il faut aller voir ces énormes machines bruyantes, longues de plus de 10 mètres, qui par un jeu complexe de tissage sortent de leurs mâchoires métalliques ces tissus éthérés, impalpables, dont la finesse et la sophistication n’ont pas de pair » commente Olivier Theyskens, dont la fascination pour la dentelle remonte à l’enfance, lorsque sa grand-mère normande lui laissait toucher de petits bouts de cette matière à l’élégance ancestrale. Passé par les plus grandes maisons du luxe (Rochas, Nina Ricci, Theory), depuis 2016 Olivier Theyskens promeut à travers sa marque  qui porte son nom une conception aussi dark qu’enchantée de la mode qui fait naturellement la part belle aux savoir-faire uniques et empreints d’histoire comme la dentelle.

« Depuis le XIXème siècle la plupart des dentelles est mécanisée, mais on ignore parfois l’attention, le soin et l’immense travail manuel qui accompagne chaque production » précise Julien Bracq, pour qui celle de la dentelle est avant tout une histoire familiale. Fondée en 1889, la maison Jean Bracq dont il est le manager transmet de père en fils cet art exquis depuis 5 générations. De même, la maison Darquer dont Sébastien Bento Soares vient de reprendre les rênes existe depuis 1840, et tout comme la maison Jean Bracq travaille avec des machines qui, bien que modernisées par des composantes électroniques, ont pour la plupart plus d’un siècle. Les deux ne peuvent que souligner l’immense richesse de l’histoire issue de cette tradition textile, concrétisée dans des archives qui constituent un véritable condensé à la fois de l’histoire du goût et de la marche du progrès technique des siècles passés.

Mais celle de la dentelle n’est pas qu’une histoire tournée vers le passé. « En soi, la dentelle est un motif et pour cela elle peut être moderne tout comme peut l’être tout motif » rappellent à l’unisson les trois intervenants. Celle qui pour Olivier Theyskens est une véritable matière, et pas qu’un simple embellissement, est en effet une technique étonnamment versatile, dont les frontières créatives peuvent sans cesse être repoussées. Ainsi, Jean Bracq travaille actuellement au développement de dentelles en coton organique, tandis que Darquer développe le tricot de dentelle et multiplie les collaborations artistiques dans le but de mettre en valeur l’extrême versatilité et la modernité intemporelle de cette technique. « On a souvent une image stéréotypée – classique, délicate, florale – de la dentelle, mais cette dernière peut aussi être lourde, avoir du corps, du volume et du caractère » mentionne Sébastien Bento Soares.

Ceci, sans oublier l’immense éventail de possibilités offertes par les embellissements et les finissages : imprimée, enduite, enrichie de perles et d’interventions, la dentelle peut sans cesse se métamorphoser pour aller à la rencontre des projets les plus modernes et hardis à destination de la haute couture, du prêt-à-porter, mais aussi de la décoration et de la lingerie.

« Dans le passé la dentelle a connu des pics de succès et de surproduction, mais il est maintenant temps de revenir à son ADN qui est synonyme de luxe et de raffinement, ainsi que d’un mariage incomparable entre art et technique, tradition et innovation » concluent Julien Bracq et Sébastien Bento Soares.

Des matières nobles, un savoir-faire unique, une tradition ancrée dans le passé mais ouverte au futur : c’est là l’unicité de cet art à l’élégance inimitable, dont la préservation est sans aucun doute un investissement d’avenir.

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