« La mode nous offre matière à penser l’avenir avec enthousiasme et énergie » Pascaline Wilhelm

Directrice mode du salon Première Vision, Pascaline Wilhelm vient poursuivre ce cycle d’entretiens autour des demains de la mode avec une vision résolument optimiste. Saluant la créativité de l’ensemble de cet univers -et notamment l’amont de la filière- elle nous livre une analyse très fine des progrès déjà accomplis, et nous montrent comment les tendances de l’automne-hiver 21-22 témoignent déjà des métamorphoses à l’œuvre.

Voilà des années qu’on l’escomptait, qu’on n’en annonçait les prémisses… En dépit de ce contexte morose, la filière mode vient sans doute de franchir une étape décisive, qui la place définitivement dans une nouvelle ère. Ce bouleversement tient tout d’abord à une nouvelle façon de penser l’univers digital. Fini le temps où s’opposaient numérique et réalité. Tous deux se conçoivent désormais dans un équilibre savant, chaque univers venant enrichir l’autre. L’image soutient le toucher, l’appuie, le révèle ; les logiciels dévoilent le concret des réalisations, permettant d’anticiper les rendus escomptés ; le digital multiplie et accélère les possibilités d’échanges et de rencontres inédites. Tout aussi essentielles, les préoccupations écologiques infusent la création toute entière. Les palettes inédites qu’offrent les cuirs tannés sans chrome multiplient les développements créatifs ; la technologie fait naitre de nouvelles générations de matières hybrides, performantes et durables… Enfin, cette révolution en marche ne pourrait exister sans l’audace et la liberté d’esprit de toute la filière, notamment de l’amont de la mode qui a accompli de remarquables mutations pour offrir aux créateurs de nouveaux champs d’expérimentations. La preuve avec le panorama des tendances de l’automne/hiver 21-22, repérées en avant-première par Pascaline Wilhelm. 

Pas facile, dans ce contexte contrarié, de repérer les tendances émergentes. Comment avez-vous collecté ces informations ?

Ce fut un tour de force qui a raffermi les liens entre toutes les équipes de Première Vision et nos experts mode, basés dans le monde entier. Il n’y a pas eu de concertation physique mais chacun a participé, transmis ses convictions en matière de concepts, de couleurs, de formes…. Nous avons travaillé autour de premières impulsions que nous avons partagées à distance avec nos exposants, mettant en place des webinars en 7 langues pour que tous nos partenaires -y compris les techniciens et artisans dans les ateliers qui ne sont pas forcément anglophones- puissent bénéficier de nos informations, dans leur propre langue et dans le bon tempo. La suite a néanmoins été compliquée.  Certaines entreprises ont eu des difficultés à rouvrir, d’autres ont continué leur activité mais ont connu des problèmes d’approvisionnement… En revanche, nous avons constaté, partout, une forte énergie créative pour offrir aux marchés de vraies nouveautés, en phase avec les tendances émergentes.

Dans ce contexte, le besoin de se rassurer semble naturel…

Dans un monde définitivement multiple, on constate en effet une envie de retrouver ses racines, de se tourner vers des valeurs sûres, sans prise de risque visuelle. Nous avons senti partout une pointe de nostalgie mais cette tentation de revenir au passé n’a en rien érodé l’inventivité, les détournements stylistiques, coloristiques. La douceur -rempart contre l’agressivité extérieure- s’exprime visuellement par des chinés et des brouillés assourdis très originaux. Les matières, sophistiquées, sont connues de tous -Shetland, Prince de Galles- mais elles offrent des qualités thermiques, respirantes qui en font toute la modernité.  

Le désir de protection, très présent ces dernières années, se renforce-t-il encore ?

Il reste important mais on cherche désormais à se protéger avec douceur, avec gentillesse. La bienveillance s’impose comme l’antidote à la dureté du monde, même si l’on ressent tout de même le besoin de s’isoler symboliquement de la réalité. Concrètement, cela donne des matières qui enrobent le corps avec sensualité et générosité, des tissages hybrides laine et synthétiques thermiques d’une grande douceur, des cuirs à la fois épais, gonflés et très légers. Cette protection n’est jamais agressive, mais accueillante. Là encore, le réconfort se veut intelligent avec des procédés high-tech parfaitement maîtrisés.

Vous avez également noté la montée en puissance de la fantaisie, l’envie de faire la fête…

L’opulence fait son grand retour, dans une certaine ambivalence. Elle est joyeuse et excentrique avec une incursion vers des mondes parallèles et virtuels qui invitent à une imagination neuve, mais se veut également riche et ornementale avec des cuivres, des brillances, des jacquards et des velours somptueux. Comme si la mode offrait là deux façons de se montrer, invitant avec passion à une légèreté riche et enthousiaste.

Omniprésente les dernières saisons, la nature donne-t-elle toujours le là ?

Elle conserve son influence mais se décline dans une nouvelle authenticité, peut-être davantage de rudesse. On s’inspire des cailloux, des pépites avec des matériaux incandescents, on se joue des aspérités tactiles et visuelles avec des matières artificiellement abimées, déchirées qui viennent bousculer le tailoring classique. C’est là une démarche neuve et très intéressante. Le formel devient casual tandis que ce dernier se sophistique, dans une grande richesse de matières.

Côté couleurs, qu’observe-t-on ?

On assiste à l’émergence de partis pris assez tranchés avec des harmonies riches et contrastées. Un activisme anti-morosité qui décline des teintes naturelles très sensibles, de terres chaudes, des ombrés, des dégradés, des patines qui produisent des effets colorés dont la puissance se renforce par un travail sur la lumière. Dans le même temps, on note aussi des couleurs très fortes, notamment une large palette de rouges qui feront vivre la saison avec brio.

Des coupes, des vêtements particuliers ?

L’automne-hiver 21/22 signe le retour d’une construction plus formelle. Des recherches d’équilibre, de nouvelles asymétries des utilisations détournées de matières et un goût pour l’excroissance inspirée d’un monde virtuel. On se joue des formes : une poche devient cabas, les talons se surélèvent pour devenir de vraies plates formes, les sacs se font plus gonflés, les accessoires se voient davantage. Bref, on se grandit, on se fait remarquer ! Ces tendances fortes vont gagner du terrain au détriment du sport qui perd de son influence. Il témoignait de la part grandissante prise par la technicité. Désormais, la performance est une évidence ; omniprésente, elle n’a plus besoin de s’affirmer et se donner à voir.

Pour en savoir + sur les tendances de la saison AH 21-22 suivez les séminaires de l’équipe mode :

RDV en ligne les 15 et 16 septembre à 10h pour le Season Trend Tasting et à 15h pour le Colors Trend Tasting