Comment les jeunes designers refaçonnent les lois de la mode ?

Modéré par Serge Carreira, responsable initiative marques émergentes à la Fédération de la Haute Couture et de la Mode (FHCM), le talk « Remodeler les règles de la mode »  (jeudi 13 février, 12h-13h, Innovation, Hall 3) a invité à revenir sur leurs parcours singuliers un panel de jeunes designers émergents qui contribuent au quotidien à casser les codes et à refaçonner les lois de la mode, par des modèles de développement et de création innovants : Kevin Germanier, Spencer Phipps, Emily Bode et le duo Lisi Herrebrugh et Rushemy Botter.

Caractérisés par des styles, des registres et des préoccupations très différents, les créateurs à l’origine des jeunes brands à succès Germanier, Phipps, Bode et Botter partagent tous une même conception de la mode comme instrument pour lire son temps et contribuer activement à le changer. Ainsi, c’est animés d’une conscience  aigüe des enjeux liés au gaspillage textile et à la surproduction qu’ils ont, chacun à sa manière et à partir de son background personnel, décidé de lancer leur marque : Emily Bode y est arrivée au travers de sa passion pour l’artisanat, mue par une envie de préserver les savoir-faire et donner une deuxième vie aux belles choses, tandis que Spencer Phipps a décidé de lancer sa marque poussé par le constat que dans le monde de la mode les changements dans le sens de la durabilité étaient lents, voire inexistants. « Dès que l’on s’y penche de près, le domaine de la durabilité est un territoire immense, vertigineux », argumente Phipps, pour qui l’adoption de matières organiques n’est qu’un premier pas dans la direction d’une chaîne verte qui à terme se devra d’impliquer toute la filière textile jusque dans les moindres détails, du packaging aux approches plastic-free au bureau.

A la question si la durabilité représente une limite à la création, Kevin Germanier n’hésite pas à rétorquer que le designer doit par définition trouver des solutions en partant de ce qui existe : dans le design « plus y a des limites, plus y il a des solutions ». Une approche qui puise ses racines dans les premiers pas de son parcours, lorsque, jeune designer sans le sou à Londres, il glanait dans les marchés du second-hand et auprès des amis pour donner de la matière à ses créations. « A mon sens la durabilité n’est pas une tendance, mais la façon la plus évidente et naturelle de créer », conclut-il.

De même, la récupération et l’upcycling sont des pratiques qui définissent en profondeur la culture de la mode d’Emily Bode et du duo Lisi Herrebrugh et Rushemy Botter. La première a passé toute sa jeunesse en flânant dans les flee-market, et c’est inspirée par la grande qualité des vêtements d’antan qu’elle conçoit ses collections de pièces intemporelles et chargées d’histoire. Lisi Herrebrugh et Rushemy Botter, eux, ont grandis sur les côtes caribéennes, où l’épargne d’eau et des ressources était une nécessité quotidienne, et c’est par une collection aussi provocatrice que ludique mettant l’accent sur la pollution des océans qu’en 2018 ils ont remporté haut la main le 33ème Festival International de la Mode et de la Photographie de Hyères. « Raconter une histoire tout en veillant à rester honnêtes et fidèles à nous-mêmes – glose-t-elle – est un pilier de notre recherche », qui se partage désormais entre les créations pour Botter et la direction créative de Nina Ricci.

Loin d’être un simple instrument de marketing, la durabilité se dessine dès lors pour tous ces créateurs comme une étoile polaire, vers laquelle il faut s’efforcer de progresser tout en communiquant sans cesse avec le public. « Nous vivons un moment magique, parce que le public est lui aussi de plus en plus attentif à la question » s’exclame Spencer Phipps, pour qui chaque client est différent et il est impossible de dresser une géographie mondiale des attentes d’achat.

Il n’est reste pas moins que la culture de l’upcycling est perçue de manière différemment d’une culture à l’autre , et non sans un brin de suspect par les asiatiques, qui toutefois tendent à acheter pour des raisons éminemment esthétiques et de style. « Les considérations sur la durabilité viennent enrichir l’histoire du vêtement dans un deuxième temps pour la plupart des clients », confirme Lisi Herrebrugh accompagnée en cela par Kevin Germanier.

Le public demande des solutions mariant qualité, style et durabilité ? L’industrie emboîte le pas de cette demande, comme le démontrent l’essor des matières organiques, récupérées et recyclées lors des derniers défilés, même si certaines questions restent encore difficiles à aborder – c’est le cas pour la logistique productive et de distribution – et il ne manque pas de résistance à embrasser le changement auprès notamment des groupes les plus anciens et établis. « C’est une véritable révolution de méthode qui s’impose désormais » – expliquent Spencer Phipps et Kevin Germanier – un retour aux savoir-faire, aux belles matières et à la lenteur tant dans la production que dans le rythme des défilés et des collections.

Il s’agit là d’un parcours encore tout à tracer, dans lequel les jeunes designers ont d’après Lisi Herrebrugh et Rushemy Botter un rôle exemplaire à jouer, par la recherche de nouvelles solutions pratiques et une action profonde de sensibilisation aussi bien en avant qu’en amont de la filière textile. « Surtout, restez fidèles à vous-mêmes et n’ayez parfois pas peur de dire non », conseille Kevin Germanier aux jeunes designers, accompagné par le duo Botter et Emily Bode, pour qui l’honnêteté, la cohérence et la force des idées sont sans doute les investissements les plus rentables pour une jeune marque.

« Le système est cassé, saturé, désormais insoutenable tant du point de vue financier qu’éthique, mais un nouveau cadre de pensée est en train d’émerger et les choses sont en passe de changer », résume Serge Carreira, pour qui ce moment de fracture est tant un passage charnière qu’une occasion à saisir.

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