La Plume d’Emilie Moutard-Martin

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Portrait d’Emilie Moutard-Martin. Crédit photo : R. Louiset.
Emilie Moutard-Martin compose des histoires visuelles et sonores. Visuelles par les jeux de lumière qui éclairent les nuances plurielles des plumes de ses créations. Prise dans ses rayons, une pièce unique devient soudain multiple. Sonores par le bruissement feutré de la matière. Lumière et mouvement sont les maîtres-mots du travail d’Emilie.
D’ailleurs, ce sont bien des mots dont il est question. Dans l’atelier de la plumassière, point de moodboards bavards en images, mais une bibliothèque poétique et philosophique, en guise d’inspiration. Aussi, ce mur nu marqué par le temps, spectateur silencieux des gestes de l’artisan. De ses nombreuses lectures, Emilie tire les inspirations qui en prenant corps la conduisent à l’écriture d’histoires inédites, accompagnée de son frère, peintre et professeur de français. La plume aiguise la plume, dans une boucle vertueuse.
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L’atelier d’Emilie Moutard-Martin. Crédit photo : R. Louiset.
Emilie s’est détournée de son premier choix qu’était l’ethnologie pour se consacrer à la psychologie. Héritière d’une passion familiale pour les arts, elle choisit l’identité des artisans d’art pour sujet de son mémoire de fin d’études. Une opportunité professionnelle au sein d’une structure dédiée aux métiers d’art lui fera arrêter ses études. « J’ai toujours été très attirée par les métiers d’art. Je voulais être poète et potière, les deux à la fois », se souvient-elle. Les mots et les gestes, déjà.
En parallèle, Emilie se forme au métier de modiste et prend des cours de broderie. La rencontre avec la plume aura lieu lors d’une exposition. « Plus que les pièces finies, ce sont les échantillons qui ont attiré mon attention », précise-t-elle. Plus qu’une rencontre, une révélation. « Auparavant, je voyais la matière sans la regarder. » Elle deviendra l’élève de la maître d’art Nelly Saunier avec qui elle abordera le métier par la théorie avant de se mettre à l’établi. Les mots avant les gestes, une fois de plus.
emilie_moutard_martin_un_jour_noir_profil_credit_f_mulot_web« Un jour noir plus triste que les nuits. », Charles Baudelaire
« Pour cette pièce très sobre, j’ai travaillé sur le contraste des matières, entre un aplat de plumes de coq et une broderie de perles en tissu. Cette nuit perlée vient éclairer ce jour noir. » Crédit photo : F. Mulot.
Emilie révèle désormais la matière plume au travers de traitements particuliers qui suscitent l’étonnement et invitent le regard à se poser sur les détails de la pièce. Travaillée en toute sobriété, loin de l’ostentation historique, la plume se fait textile, parfois presque solide. Le toucher surprend alors la vue dans un vertige des sens. Pour rester en cohérence avec son propos, la plumassière n’utilise que des matières simples sur une palette noir et blanc. Emilie fait ici référence au concept d’endotisme en opposition à l’exotisme, traité par Georges Perec dans son livre L’Infra-ordinaire.
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« Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou. », Arthur Rimbaud
« En touchant les plumes, ce sont ces vers-là qui me revenaient en tête. » Crédit photo : F. Mulot.
« Tout part en général des mots », confie la plumassière. Ils créent une émotion qui lui donne envie de prendre sa plume, ses plumes. Georges Perec partage les étagères avec les poètes Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud, Paul Eluard, Philippe Jaccottet, Christian Bobin et le philosophe Gaston Bachelard. L’artisan refuse cependant l’idée d’une traduction littérale. « C’est plus une nourriture que je digère pour raconter ma propre histoire. » Des inspirations qui se dessinent au gré de rêveries, à ne pas confondre avec les rêves. Cette distinction est défendue par Bachelard dans son essai La Poétique de la rêverie.
Songe d'or
« Songe d’or »
« A l’époque, j’écoutais beaucoup l’album Adieu tristesse d’Arthur H. Je suis partie d’une histoire de chercheurs d’or qu’il raconte dans l’une de ses chansons. La feuille d’or permet ici d’attirer le regard sur la plume d’oie en soulignant ses reliefs. » Crédit photo : E. Valdenaire.
Le choix du plastron comme pièce phare s’explique aussi par les mots. Si la plumassière confie un intérêt particulier pour cette partie du corps, elle délie aussi avec enthousiasme la polysémie de ce mot qui oppose les notions de protection et d’ornement. « Le plastron permet de parer, au sens d’orner, mais aussi de parer les coups. Tout comme les plumes de l’oiseau servent à le protéger, mais aussi d’arguments lors des parades guerrières et nuptiales. »
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