C’est un nouveau chapitre qui s’écrit

Spécialiste de la mode et du luxe, Serge Carreira est également maître de conférences à Sciences Po Paris. Pour Première Vision, il replace la préfiguration des tendances dans un contexte sociétal plus général.   

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« La communauté et la singularité… Tout semble aujourd’hui se jouer autour de cette dualité. L’individu n’a jamais autant affirmé sa différence, tout en revendiquant pleinement l’appartenance à son groupe. Ou plutôt à ses groupes car il évolue, désormais, au sein de plusieurs communautés, embrasse différentes causes et appartient simultanément à des mouvements très divers. C’est cette identité devenue multiple et complexe qui s’exprime aujourd’hui dans la mode. Vestiaire classique un jour, streetwear le lendemain… La diversité du vêtement illustre la richesse d’une personnalité, ses différentes facettes. Dans ce contexte, la mode est sommée de résoudre une équation paradoxale : permettre à l’individu d’être différent tout en se rattachant au groupe. Une collectivité qui connaît une grande mutation en mêlant utopie et pragmatisme. On assiste à la création de systèmes très horizontaux et à la volonté de tisser de nouveaux rapports entre les personnes, plus respectueuses de l’autre et de la diversité. Dans le même temps, l’individu lui aussi se transforme. Il s’inscrivait jadis dans une filiation à travers des figures inspirantes. Avec les réseaux sociaux, il devient lui-même un référent et l’on assiste à une véritable multiplication des modèles, chacun devenant lui-même, d’une certaine façon, un modèle. Cette nouvelle société prend des allures très démocratiques mais il s’y mêle une dimension émotionnelle puissante qui peut faire le lit de toutes les dérives, y compris celle du populisme. La variété des exemples mène ainsi à une situation paradoxale. Le manque de référence réelle conduit à renforcer un sentiment général d’incertitude et de peur de l’avenir. Et l’incertitude est amplifiée par une abondance d’images qui prend, progressivement, le pas sur les mots. Tout ceci entraine un basculement vers un monde où règne l’émotion au détriment de la réflexion, la perception au dépend de l’intellect. Face à cela, la mode reste fidèle à elle-même et continue de jouer son rôle de medium, exprimant tous ces éléments diffus de l’air du temps. Mais elle le fait également en jouant sa propre partition. Elle innove, cherche de nouveaux modèles et réfléchit sur sa chaine de valeur : cycle de collections, volume de vêtements produits, recyclage, économie circulaire,… Puisque l’heure est à la remise en question, la mode entame elle aussi sa révolution. Et tente de le faire pour le meilleur. »