Deux conférences sur le développement durable

Enjeu majeur de tout le secteur du cuir, le développement durable était, une fois encore, au cœur du programme de Première Vision Leather. Deux conférences nous informaient pour, a minima, respecter les législations en vigueur avant de mettre un produit sur le marché, voire répondre plus largement au défi environnemental. Retour sur deux temps forts du salon.

 

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Mise sur le marché d’articles en cuir

Le minimum légal pour une marque est de mettre sur le marché des produits d’une totale innocuité, garantis sans impact sur la santé ni sur l’environnement. Experte au Centre Technique du Cuir, Valérie Ladavière nous éclairait lors de son intervention au deuxième jour du salon, sur les solutions pour respecter cet engagement. En fait, il faut d’abord suivre la réglementation européenne Reach qui recense, évalue et contrôle les substances chimiques fabriquées ou importées en Europe. Parmi les centaines de pages éditées par l’organisme et régulièrement mises à jour, trois listes majeures classent les produits chimiques en substances soumises à autorisation, substances assujetties à une obligation d’information et substances à utilisation restreinte. Ces dernières sont utilisables en dessous de certains seuils définis par le règlement.

Bien sûr, l’application d’un tel règlement n’est pas si simple. Car, au-delà des produits chimiques directement utilisées par la marque dans sa fabrication, elle doit aussi vérifier que toutes les parties qui constituent l’article final et qu’elle achète à des sous-traitants ne contiennent pas de substance potentiellement dangereuse. « La marque doit contacter chaque fournisseur et lui demander la certification Reach du composant qu’il lui livre » déclare l’ingénieure. D’autres réglementations, comme la convention POP (Polluants Organiques Persistants) ou le règlement Biocides peuvent également être prises en compte.

Plus contraignantes, les normes – contrairement aux réglementations qui ne donnent que des seuils d’autorisation – définissent des méthodes de tests. Elles sont donc une garantie d’innocuité du produit incontestable. Mais chaque région du monde, voire chaque pays, a ses propres normes ; et en cas d’exportation, il est indispensable de tester le produit selon les normes du pays importateur.

Dans le cas du cuir, le produit chimique suspect le plus médiatisé est le chrome. Mais il faut bien se rappeler que le chrome impliqué dans la réaction de tannage est l’ion de valence 3+, qui est totalement inoffensif. Et que l’ion 6+, potentiellement dangereux, n’apparaît que par oxydation du chrome 3+ non fixé, lorsque les conditions de la réaction sont mal maîtrisées.

 

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L’industrie du cuir face au défi environnemental

Depuis plusieurs décennies, la mode repose sur un modèle de croissance certes juteux mais peu responsable, surproducteur, gourmand en ressources diverses et générateur de déchets en masse. Médiatrice de la table ronde du mardi 12 février et professionnelle de la chaussure de longue date, Nathalie Elharrar amorçait le sujet par un constat assez alarmant sur le paradigme inflationniste de la mode : « on achète 60% de vêtements de plus qu’il y a quinze ans, alors qu’on les conserve deux fois moins. 60 % des articles achetés finissent incinérés en décharge dans l’année qui suit leur fabrication. 600 000 tonnes de vêtements sont vendues chaque année en France dont seulement 18 % rejoignent un centre de tri en fin de vie ». Quelques chiffres accablants qui montrent l’urgence de la situation. Pour la chaussure, les statistiques sont guère plus rassurantes : « en 2017, la production mondiale de chaussures a atteint 23,5 milliards de paires et dans le même temps, 23 milliards ont été jetées, avec encore peu de recyclages ». Il devient urgent d’agir pour freiner ce gaspillage et préserver l’environnement.

Pour une marque, les différents leviers d’action pour améliorer son éco-responsabilité sont : l’impact des différents sites (production, distribution, gestion), la logistique (bilan carbone), les matériaux de production, la gestion des déchets. L’analyse du cycle de vie du produit permet de réaliser son bilan environnemental et de repérer les différents points faibles. Toutefois, les difficultés sont multiples pour améliorer son modèle. Economiques d’abord, dans un contexte où la concurrence est rude et le pouvoir d’achat des consommateurs en baisse. L’opacité de la sous-traitance rend la connaissance des origines du produit compliquée. Certaines étapes de l’élaboration du produit semblent difficilement accessibles. Et certaines usines refusent les petites quantités pourtant fréquentes pour les marques éco-responsables. A la dernière COP 24, quarante trois marques se sont engagées à réduire leurs émissions de CO² de 30 % d’ici 2030. Beaucoup de marques ont pris le problème en mains, mais se refusent de communiquer tant qu’elles ne sont pas irréprochables. De nombreux outils existent pour aider les entreprises à effectuer leur transition écologique. Comme le compte de résultat environnemental, développé par Kering, qui permet de comprendre et mesurer les impacts sur la totalité de la supply chain et les traduire en termes financiers. Des logiciels de bilan produit permettent de quantifier son impact environnemental tout au long de son cycle de vie. Des cabinets de conseil, sociétés de formation, des organismes ressources, comme l’ADEME, le CTC, le CFDA ou le LeatherWorkingGroup, des sites internet, sont là pour assister les entreprises dans leurs démarches. Et la demande des consommateurs se fait de plus en plus pressante.

Trois invités témoignaient de leurs initiatives pour réduire l’impact de leurs collections sur l’environnement. Lancé il y a trois mois, le concept Atelier Bocage vise à « proposer une alternative de consommation plus respectueuse de l’environnement sans renier la mode et le style », comme l’expliquait la directrice marketing Clémence Cornet. Moyennant un tarif mensuel de 29 euros, les abonnées choisissent – en boutique, sur rendez-vous – une paire de chaussures neuves tous les deux mois, qu’elles restituent au bout du terme en échange d’une nouvelle paire. Les paires portées retournent à l’usine de Montjean-sur-Loire où elles subissent un traitement antibactérien, sont nettoyées, réparées, cirées et remises sur forme avant d’être proposées sur la plateforme de seconde main. « Avec ce nouveau modèle, nous incitons nos clientes à changer leur façon de consommer, en passant d’une logique de possession à une logique d’usage, du gaspillage au réemploi. Nous accompagnons ainsi la fin de vie des produits en maîtrisant une filière de recyclage et diminuons notre consommation de matières premières, déclarait la responsable. Cela permet aussi de faire évoluer l’usine vers la réparation tout en valorisant nos artisans, et de pérenniser notre fabrication en France ». Testée pendant trois mois dans six boutiques pilotes avec une trentaine de clientes, la formule a fait ses preuves et va être étendue dès ce mois de mars à trente six boutiques dans l’Hexagone.

Deuxième témoin de ce débat, Catherine Dupon vantait la philosophie responsable d’Atelier Bison, qu’elle a racheté il y a quatre ans. « Nous avons notre propre marque et fabriquons aussi en marque blanche. Mais nous réparons beaucoup les anciennes pièces que des particuliers nous apportent. Nous leur donnons une seconde vie en les nettoyant, les reteignant, en changeant la doublure et certains composants comme les fermetures à glissière et en transformant la coupe…Pour notre marque propre, nous achetons fréquemment sur stock dormant des peaux qui peinent à trouver preneurs ».

Designer et technicienne de la chaussure depuis sa prime jeunesse, Eva Klabalova a créé la marque de baskets Cave sur la base de la récupération du caoutchouc mis en œuvre pour d’autres fabrications et de l’utilisation de l’outillage d’une usine existante. « J’ai observé le travail en usine et constaté l’énorme déperdition de caoutchouc. J’ai alors eu l’idée de récupérer les chutes et de les mélanger pour faire des semelles multicolores ». Implantée en République tchèque dans la ville de Zlin – ancien fief de l’entrepreneur légendaire Tomas Bata – elle exploite les machines et moules anciens de l’usine qui l’accueille tout en créant des baskets au look contemporain. L’alliance du passé et du présent pour un futur meilleur.