Cuirs tous terrains

10 plaques cuir yacht Sovos Grosjean 1

Dalles de cuir spécial nautisme de la tannerie Sovos Grosjean

 

Souvent assimilé au luxe, le cuir bénéficie d’une réputation de matériau haut de gamme voire précieux. Et on retient plutôt ses qualités esthétiques ou sensorielles que ses capacités physiques ou mécaniques. Pourtant, il n’a pas toujours été considéré comme tel dans le passé. Certaines de ses applications historiques exploitaient davantage sa solidité et sa résistance que son raffinement. Encore aujourd’hui, fort de la conjugaison de cet héritage et d’innovations élaborées, il peut endurer des conditions parfois bien rudes et être aussi un matériau de l’outdoor. Retour aux sources d’une matière de tous les temps.

Un passé à toutes épreuves

On l’oublie souvent, mais le cuir, autrefois, était plus fréquemment apprécié pour sa robustesse que pour sa délicatesse. Ses premiers adeptes à l’âge de bronze l’employaient comme contenant pour transporter des denrées alimentaires solides telles que des céréales, de la farine ou du sel, ou liquides comme du vin, de la bière ou de l’huile. Ils le débitaient en lanières plus ou moins larges pour protéger les roues en bois des chars ou attacher les attelages. Ils savaient déjà l’imperméabiliser pour en garnir les coques des bateaux. Dans l’Antiquité, l’équipement des soldats recourait beaucoup au cuir, tant pour les boucliers que pour les armures, justement dénommées cuirasses. Au Moyen Age, le cuir devint doublure pour amortir le contact des armures métalliques sur le corps. Les harnachements des montures mêlaient également métal et cuir. Et pour protéger les forteresses en bois des flammes, on les couvrait de peaux de bêtes régulièrement humectées. De nos jours, le cuir végétal est le digne descendant de ces cuirs dits « forts ». Dans des épaisseurs importantes, sa résistance à la traction et à l’abrasion est considérable. Il était d’ailleurs encore utilisé comme tablier de protection par les forgerons il y a peu et l’est toujours pour la fabrication des semelles de chaussures. Maxime Jouineau, consultant au CTC spécialisé dans la phase humide, confirme « qu’un cuir à semelle, tanné au végétal en basserie est très résistant ».

Aujourd’hui, les innovations du tannage et du finissage permettent au cuir de supporter des conditions éprouvantes et peuvent faire du cuir une matière réellement tous terrains, au service de professionnels en milieu hostile ou d’utilisateurs au sens plus pratique qu’esthétique.

 

A l’épreuve des contraintes mécaniques

La première qualité qu’on peut demander au cuir est de supporter des contraintes mécaniques. L’espèce du cuir et l’épaisseur sont les premiers paramètres pour ajuster le choix de la matière à son utilisation. Il est évident qu’un cuir bovin épais est plus solide qu’un cuir d’agneau finement dérayé. Mais entre deux cuirs similaires, il est possible d’en rendre un plus résistant grâce à des interventions lors de sa fabrication.

La tannerie Volpi en Italie fabrique des cuirs pour sacoches et selles de moto. Pour cela, elle emploie un cuir bovin épais de tannage végétal (quebracho et châtaignier) d’une épaisseur de 3,5 à 4 mm qu’elle couvre d’un finissage massif à base de résines fluorées. Mais elle confesse aussi « jouer sur la nourriture pour allonger la durée de vie de certains cuirs ».

France Tanneries a aussi à son catalogue un article bovin rustique d’épaisseur 14-16 ou 18-20 huilé au retannage particulièrement recommandé pour les chaussures ou la maroquinerie de style brut. « L’huile lubrifie les fibres et augmente donc la résistance à la déchirure. A cet égard, l’entretien du cuir avec un corps gras est aussi essentiel pour sa longévité » nous confie un responsable technique de la tannerie.

D’après Lionel Lautesse du CTC, le finissage n’a pas d’incidence sur la résistance du cuir ; « mais il faut qu’il suive » précise tout de même le consultant spécialisé dans le finissage. C’est-à-dire que le finissage doit par lui-même résister aux mêmes contraintes que le cuir, sans craquer. « Pour améliorer la résistance à la flexion d’un article couvert, on choisira un finissage plus élastique, qui ne risque pas de casser » corrobore le responsable d’Averpeaux.

 

Article bovin épais pour sacoches et selles de moto de la tannerie Volpi

Article bovin huilé pour chaussures et maroquinerie rustiques de France Tanneries

 

 

3 arnal

Article pour doublure de bracelet de montre de la tannerie Arnal

A l’épreuve du frottement, de la salissure et de la transpiration

Le frottement est un facteur d’usure considérable. Et c’est sur la surface du cuir qu’on agira pour le protéger. « En augmentant la dureté de la peinture qu’on applique au finissage sur la surface du cuir, on améliore sa résistance à l’abrasion. Mais il faut veiller à ne pas devenir cassant tout de même, surtout si le cuir en dessous est souple. Souvent, la résine de finissage est un mélange de polymères, combinant par exemple un polyuréthane avec un polymère plus dur et un réticulant qui renforce la liaison entre les différents polymères » explique Lionel Lautesse.  

La résistance à la salissure est liée à celle contre l’abrasion. A l’usage, la poussière s’incruste dans la fleur du cuir, a fortiori en milieu extérieur. « Contre la salissure, on ajoute un agent de toucher – de type huile siliconée – au finissage qui améliore le glissant du cuir et facilite également le nettoyage. Mais il ne faut pas en abuser car sinon, la résine ramollit et perd de sa dureté. Le risque d’encrassement est plus élevé si le finissage est plus souple » ajoute l’expert.

La transpiration contribue également à l’encrassement du cuir. « Le sébum finit par passer à travers le finissage. Plus le cuir est couvert, plus il est protégé contre la transpiration. Mais il faut aussi faciliter le nettoyage avec un produit glissant » affirme le consultant. Chez Arnal, un article en bovin de tannage végétal, destiné à la doublure de bracelet de montre, est traité contre la transpiration, avec un agent anti bactérien évitant la formation d’odeurs, et tanné sans chrome ni métaux lourds pour une parfaite innocuité. Sa teinture est néanmoins tenace pour ne pas dégorger sur la peau.

A l’épreuve de la lumière et du soleil

Le cuir ne craint pas la lumière en tant que telle, mais il tend à se décolorer sous l’action des rayons ultra violets. Plus encore lorsque l’ensoleillement est fort, sa couleur aura tendance à pâlir ou virer. Pour prévenir cet inconvénient, Maxime Jouineau préconise « le choix de colorants métallifères, plus résistants que les colorants acides ». Le cuir de tannage végétal est particulièrement sensible à la lumière. Et le cuir tanné synthétique l’est aussi davantage que celui tanné au chrome. « On peut diminuer cette photosensibilité en rajoutant certains tanins synthétiques en retannage. Certaines nourritures jaunissent plus que d’autres » assure le consultant.

Mais on peut également agir au stade du finissage pour rendre le cuir plus résistant à la lumière. Le responsable d’Averpeaux conseille de « mettre un finissage rendant la peau plus opaque afin que les tanins ne soient pas atteints par les UV et ne fassent pas tourner la couleur ». « Le finissage est la protection la plus efficace contre les UV » poursuit Lionel Lautesse. Formant une couche opaque sur la surface de la peau, il abrite celle-ci de l’action des rayons solaires. Le test de résistance à la lumière (sun test) consiste à exposer un échantillon de cuir aux UV pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures et à mesurer la dégradation de la couleur sur une échelle.

 

Article en chèvre avec finissage d’Averpeaux

 

5 pechdo

Tanneries Pechdo produit des cuirs pour gants de pompiers et de motards résistants à la chaleur

A l’épreuve de la chaleur et du feu

D’après les experts que nous avons pu interroger, le cuir ne craint pas le froid. Tout juste l’un d’eux, spécialiste du finissage, préconise-t-il l’utilisation de résines acryliques et de polyuréthane spécial en cas d’exposition au froid. Doublé d’une matière chaude comme la laine ou la fourrure, le cuir est un bon rempart contre les frimas. En revanche, pour qu’il protège contre la chaleur, il faut agir à cœur, « dès le tannage et le retannage, en ajoutant du chrome, indique Maxime Jouineau. Plus le cuir est sec, mieux il tient à la chaleur. D’où l’ajout d’une nourriture imperméable en phase de nourriture ». « Le tannage synthétique apporte une plus grande résistance à la chaleur que le tannage végétal » complète le responsable de la tannerie TMM. La tannerie Pechdo, qui produit des cuirs techniques pour la fabrication des gants de pompiers ou de motards, connaît bien la question. « Il faut limiter le ressenti de la chaleur dû à l’absorption des infrarouges par le cuir. Pour cela, nous effectuons un traitement à cœur pendant le tannage » déclare la directrice de production Céline de Montigny sans dévoiler la teneur de l’opération. Le cuir sera alors thermo-protecteur et diminuera la sensation de chaud à proximité d’une source de chaleur. « Le noir de carbone est le colorant qui résiste le mieux à la chaleur. C’est la raison pour laquelle ces cuirs techniques sont la plupart du temps noirs », conclut Lionel Lautesse.

La tenue au feu est carrément vitale pour des professions ou des circonstances en présence des flammes. La tannerie Sovos Grosjean, qui fournit les bâtiments publics, l’hôtellerie et l’aviation, ignifuge ses peaux par l’ajout d’un retardateur de flamme pendant le tannage en foulon et au finissage, par pulvérisation sur le côté chair afin que le produit ignifugeant ne contrecarre pas l’action des autres produits de finissage appliqués sur le côté fleur.

A l’épreuve de la pluie

On distingue deux degrés de protection contre la pluie. La déperlance consiste à faire en sorte que l’eau glisse sur la surface du cuir. Pour cela, on applique en fin de cycle un finissage particulier composé de substances hydrophobes « à base de produits sulfonés » précise Lionel Lautesse. Ce que certains appellent un traitement Scotchgard.

Mais avec le temps, le traitement s’use et peut finalement laisser rentrer l’eau. France Tanneries, qui produit un nubuck de bovin – par définition sans finissage – déperlant pour la maroquinerie, « incorpore une huile en phase humide, pendant le retannage en foulon, avant le ponçage qui se fait à la fin ».

Même démarche de la part d’Alran pour son nubuck de chèvre, dont le toucher reste parfaitement naturel.

Nubuck de bovin déperlant de France Tanneries

Nubuck de chèvre déperlant d’Alran

 

8 tmm

Bovin nubucké épais pour chaussures de sécurité de la tannerie TMM

Article bovin rustique imperméable de la tannerie Volpi

 

Dalles de cuir spécial nautisme de la tannerie Sovos Grosjean

Le degré supérieur de résistance à l’eau est l’imperméabilité. Plus durable que la déperlance, celle-ci consiste à empêcher l’eau de pénétrer dans le cuir. Pour rendre le cuir imperméable, on agit à cœur, « pendant le corroyage et la phase de nourriture. On remplace les huiles classiques par des nourritures imperméables à base de silicone » précise Maxime Jouineau. Pour des gants de jardin par exemple, en flanc de bovin ou en chèvre traité à cœur pendant le tannage, la tannerie Pechdo garantit une tenue du cuir jusqu’à 180 mn avant que l’eau ne rentre.

Pour son article en bovin nubucké épais (18 – 20) destiné aux chaussures de sécurité, la tannerie TMM effectue « un nourrissage intensif avec des huiles en foulon et un traitement Scotchgard au retannage et très légèrement au finissage, pour ne pas perdre le moirage » détaille son responsable.

Chez Volpi, le cuir de bovin rustique pour sacoches, selles de moto ou autres usages d’outdoor est plus ou moins couvert au finissage selon son débouché, mais intensément nourri.

Les articles « nautiques », en taureau pleine fleur, destinés à l’aménagement d’intérieurs de bateaux de la tannerie Sovos Grosjean, sont « traités avec des agents chimiques tout au long de la production, jusqu’au finissage avec des produits renforçant l’accroche des résines de finissage. Le traitement est encore plus poussé que pour un cuir simplement déperlant ou imperméable car l’eau salée est plus agressive. Mais nous refusons de ‘plastifier’ le cuir et lui conservons son authenticité » indique un porte-parole de l’entreprise. « Ce n’est pas évident de combiner déperlance et imperméabilité, car l’huile de nourrissage gêne l’accroche des résines de finissage » conclut Lionel Lautesse.

A la base, le cuir n’est pas forcément le matériau fragile et délicat qu’on pense et il peut naturellement supporter des conditions d’utilisations contraignantes. Grâce aux progrès des tanneurs, en constante recherche pour améliorer leurs articles, il peut être renforcé jusqu’à supporter des contraintes éprouvantes, tant climatiques que mécaniques. Mis à l’épreuve des vicissitudes de la vie moderne, il relève aussi les défis d’usages moins précautionneux voire régressifs. Et s’avère être un vrai compagnon de vie pour les baroudeurs aussi.

 

PREMIERE VISION LEATHER / HALL 3