Bilan Produits Cuir

Majoritairement jugée positive, cette édition de Première Vision Leather est marquée par le choix de l’innovation de beaucoup d’exposants. Considérés comme acquis à la cause du cuir, les classiques cédaient quelque peu la vedette aux nouveautés, que les tanneurs s’évertuent à chercher pour éveiller la curiosité des stylistes. Et tandis que certains trouvent des solutions pour se rapprocher des classiques à moindre frais, d’autres redoublent d’imagination pour animer et décorer la surface des peaux.

Le développement durable devient de plus en plus présent dans l’esprit des tanneurs et également dans leur offre où des alternatives plus durables se multiplient. Mais c’est aussi toute leur philosophie industrielle qu’ils mettent au diapason de la conscience écologique qui habite désormais les mentalités des consommateurs et des marques.

Première destinataire de tous ces efforts, la maroquinerie règne en maître sur le secteur du cuir. Elle est à la fois son fer de lance et son pilier. Mais la chaussure et le vêtement, bien que plus versatiles, ne sont pas délaissés par des professionnels passionnés avant tout.

Nouveautés et développements

Les grands classiques font toujours recettes, surtout auprès des marques de luxe pour qui ces intemporels sont gages de pérennité. Mais dans un contexte de plus en plus concurrentiel, où les griffes rivalisent de créativité pour se distinguer les unes des autres, les fournisseurs de peaux doivent eux aussi sans cesse innover pour satisfaire les besoins de leurs clients. « Nous mettons en avant des articles plus forts, plus mode, plus novateurs » déclare le styliste de la Conceria Superior. Bodin Joyeux présente désormais chaque saison quatre univers comme autant de lignes dans lesquelles les designers peuvent puiser pour imaginer leurs créations. Pour la Tannerie du Puy, l’ère est même à la personnalisation et ses développements n’excluent pas même les fantaisies les plus inattendues, comme la broderie sur cuir de fibres optiques.

Cuir de veau brodé de fibres optiques des Tanneries du Puy

Cuir de veau brodé de fibres optiques des Tanneries du Puy

Vachette souple, légère et brillante de Conceria Margio

Vachette souple, légère et brillante de Conceria Margio

Vachette floquée de Conceria Trend

Vachette floquée de Conceria Trend

Du côté du bovin, certains acteurs, comme l’Italien Margio, jouent la carte, pour la maroquinerie, de la souplesse, d’une certaine légèreté et de la brillance avec un finissage qui ne dénature par la fleur. D’autres, plus interventionnistes, optent pour le grain mécanique, le laminage liquide ou le vernis où la fleur passe au second plan. D’autres, comme la Conceria Trend, usent du flocage ou de l’impression numérique pour agrémenter la surface des peaux de divers décors. Pourtant très classique, le veau box tend à devenir exceptionnel tant la qualité des peaux exigée par cet article se raréfie. Un spécialiste nous confie même ne plus pouvoir y consacrer que quelques peaux chaque mois, le lissage ayant en plus tendance à accentuer les traces de veines. Alors des producteurs, comme Timbrados Rubio, donnent une apparence de box à des qualités inférieures, pour des prix nettement plus abordables. Le négociant anglais Walter Reginald mise sur les décors par sérigraphie. « Nous voulons développer des impressions spécifiques pour nos clients » assure sa représentante sur le stand. Plus audacieux, Nuova Antilope revêt certaines peaux de finissages thermo ou photo sensibles qui évoluent avec la température et la lumière.

Plus subtil, Conceria Superior propose une version tout en finesse du camouflage, avec un finissage marbré à la main aux tonalités troubles et profondes.

Chez les mégissiers, les idées sont également multiples. Comme pour le veau, la raréfaction des premiers choix d’agneau incite les tanneurs à trouver des solutions pour « faire avec » les peaux moins parfaites. « Une voie qui nous permet aussi de démarcher des marques moins haut de gamme » explique un dirigeant de Riba Guixa. L’impression par sérigraphie est toujours d’actualité chez les tanneurs pour valoriser de moins belles peaux. SCP, par exemple, y recourt pour muter de paisibles agneaux en reptiles inquiétants. Le transfert de film est aussi bien utile pour faire, qui un aspect verni (SCP) ou skaï (Effegi), qui un look métallisée (Pellami Daniele), qui une surface habillée de motifs (Lider Deri).

Veau effet camouflage de Conceria Superior

Veau effet camouflage de Conceria Superior

Agneau métallisé de Pellami Daniele

Agneau métallisé de Pellami Daniele

Agneau motif camouflage gravé au laser de Lider Deri

Agneau motif camouflage gravé au laser de Lider Deri

Agneau avec envers pigmenté de Bodin Joyeux

Agneau avec envers pigmenté de Bodin Joyeux

Quand certains mégissiers jouent subtilement avec les qualités naturelles de l’agneau – comme Alric qui imite le box avec un article « tendu et rond » ou fait apparaître un petit grain en surface, d’autres sont plus radicaux, comme Lider Deri, qui embosse des grains géométriques ou grave au laser des taches camouflage, ou Bodin Joyeux qui crée des effets de lumière par finissage, apporte un toucher cireux par finissage et nourrissage ou travaille carrément les envers des peaux. Les adeptes de l’agneau stretch, comme Pellami Daniele, Walter Reginald ou Cuirs du Futur, lui restent fidèles avec de nouvelles couleurs ou des aspects lavés. Fedi Silvano vante les avantages d’un article en agneau de grande taille, d’origine turque, dans une épaisseur de 1 mm, très adapté à la maroquinerie.

Enfin, pour l’agneau à poils, G. Estilo parie sur des aspects en apparence plus brutes et moins aboutis, ni trop rasés, ni trop lustrés, arborant même parfois des taches naturelles.

Pour les caprins, on relèvera les nouveautés de la Conceria Conti, lavées, grainées, les aspects vieillis « plus clean et réguliers » ainsi qu’une nouvelle race « ne provenant pas d’Inde », au toucher particulier et facile à couper, tandis que Walter Reginald confirme la chèvre velours comme une valeur sûre pour le vêtement, la chaussure ou la maroquinerie.

Agneau à poils de G. Estilo

Agneau à poils de G. Estilo

Chèvre lavée de Conceria Conti

Chèvre lavée de Conceria Conti

Agneau « foulard » de Bodin Joyeux

Agneau « foulard » de Bodin Joyeux

Agneau imprimé de Timbrados Rubio

Agneau imprimé de Timbrados Rubio

Intérêt et préférences des visiteurs

Continuellement en quête d’idées, les visiteurs se sont montrés très réceptifs aux suggestions des exposants. Mais certaines ont particulièrement retenu leur attention.

Les amateurs d’agneau ont spécialement apprécié les articles très authentiques ou couverts d’un léger finissage ou avec un petit grain des mégisseries Alric ou Effegi. L’article semi-végétal (retannage) de Lider Deri, au toucher rond, idéal pour vestes et blousons, a fait mouche auprès des stylistes. Quand il est à ce degré de perfection – comme chez la mégisserie Alric – l’agneau velours suscite toujours l’admiration. Quant à l’article « foulard » de Bodin Joyeux, il a carrément ému dès qu’il fut entre les mains des visiteurs. Pour le vêtement, l’agneau stretch a largement fait ses preuves et les intéressés l’ont encore plébiscité, chez Cuirs du Futur ou Walter Reginald par exemple. Plus fantaisie, l’agneau imprimé écossais (injet) de Timbrados Rubio a fait des adeptes.

Et l’article Swarovski de Fedi Silvano, laminé, avec finissage et placage de cristaux, ne pouvait qu’éblouir.

Les fervents de la chèvre se sont intéressés aux articles lavés ou embossés d’un grain mécanique de Conceria Conti. Ils ont également plébiscité l’article laminé lavé de Conceria Trend et sa référence satinée mate obtenue par un laminage recouvert d’un finissage protecteur matifiant.

Agneau Swarovski de Fedi Silvano

Agneau Swarovski de Fedi Silvano

Chèvre satinée mate de Conceria Trend

Chèvre satinée mate de Conceria Trend

Croute de vache laminée avec effet trois D de Timbrados Rubio

Croute de vache laminée avec effet trois D de Timbrados Rubio

Autruche aux picots peints à la main de Reptilis

Autruche aux picots peints à la main de Reptilis

Dans le registre des bovins, les articles vernis et laminés pour chaussure de Conceria Margio ont bien « marché » (sic). Et la croute de vache laminée avec effet trois D de Timbrados Rubio a conquis également les professionnels du soulier. Nuova Antilope pouvait être fier de son veau d’apparence végétal mais de tannage « inédit ». Il a séduit de nombreux visiteurs. Mais nous n’en saurons pas plus sur ce nouveau procédé découvert par le tanneur. L’article plissé gold de Conceria Superior a aussi remporté des suffrages.

Enfin, pour les cuirs exotiques, Reptilis nous a fait part du succès de son python peint à la main, dont les couleurs ravivent encore l’exotisme. Encouragé par cette réussite, le tanneur a décliné le principe sur l’autruche, dont il rehausse les picots d’une couleur contrastée. Initiative qui lui a valu de nombreux compliments.

Couleurs

A part pour l’agneau lainé, pour qui, selon notre interlocuteur de G. Estilo, « il n’est plus à la mode », le noir demeure la couleur refuge par excellence. Les autres teintes classiques, telles le marron, le brun foncé ou clair, le bleu marine, le gris, le gold, le camel et le sable sont également sélectionnées en priorité. A côté de ces basiques, une gamme plutôt chaude et sombre recueille les préférences des acheteurs. Le vert foncé pointe en tête de liste. Plusieurs rouges le talonnent : le bordeaux, l’aubergine, le violet, le violine. Le bleu pétrole est également bien classé dans les préférences des stylistes. Et dans les teintes claires, on retrouve le rouge, l’orangé, le jaune et un vert lichen plus délicat. Enfin, les métallisés, or et argent principalement, tiennent toujours la corde.

L’orangé est encore apprécié. Ici agneau lainé de G. Estilo

L’orangé est encore apprécié. Ici agneau lainé de G. Estilo

Le métallisé a toujours une bonne cote. Ici sur agneau stretch chez Walter Reginald

Le métallisé a toujours une bonne cote. Ici sur agneau stretch chez Walter Reginald

Développement durable

Les exposants interrogés pour cette enquête assurent presqu’unanimement faire du développement durable un axe majeur de leur politique. En suivant les réglementations environnementales de leurs pays d’abord, pour produire en consommant moins d’eau, moins d’énergie, moins de produits chimiques. « Nous renouvelons notre parc de machines à raison d’un à deux investissements par an, avec des installations plus modernes et moins énergivores, générant aussi moins de déchets » déclare notre interlocuteur chez Nuova Antilope. « Nous veillons aussi à respecter les lois des pays où nous exportons, comme le Japon par exemple, où la législation en matière d’écologie est draconienne » poursuit son confrère de G. Estilo. Tous se conforment ensuite aux normes européennes Reach sur les substances douteuses. Beaucoup s’appuient sur la compétence du LWG (Leather Working Group) pour rendre leur production plus verte.

Avec les audits de l’organisme, ils peuvent améliorer leurs process pour diminuer leur impact sur l’environnement. « A la suite d’audits, nous avons été adoubés par des marques comme Hugo Boss, Diesel ou Massimo Dutti » indique le porte-parole de Lider Deri. Certains, comme la mégisserie Alric, ont entamé une démarche ZDHC (Zero Discharge of Hazardous Chemicals), visant l’éradication de tout rejet dangereux. « C’est encore plus contraignant que les normes Reach…Nous avons mis au point un article ZDHC et visons, à terme, de passer l’intégralité de notre unité en ZDHC » avance le directeur général Jean-Charles Duchêne.

De plus en plus de tanneries mettent au point des tannages alternatifs au chrome. Ainsi, Conceria Conti, Timbrados Rubio, Effegi, Reptilis, Conceria Trend, G. Estilo, Fedi Silvano, SCP, Nuova Antilope et certainement bien d’autres que nous n’avons pu interroger, sont en mesure de répondre, autrement qu’avec le tannage végétal, aux demandes de cuir sans métal. « Nous avons des articles en mouton sans métal à notre catalogue et allons en développer en chèvre » affirme-t-on à la Conceria Conti. « Un de nos articles de tannage synthétique passe même les tests d’utilisation pour bébé » se félicite le responsable chez G. Estilo. Même Reptilis, pour certains de ses pythons, recourt au tannage sans métal. Toutefois, la démarche a ses limites. « Les caractéristiques physiques des articles sans chrome ne sont pas encore au niveau de celles des articles tannés au chrome » nuance un responsable de Riba Guixa en connaissance de cause. « Certaines finitions, comme la métallisation, ne sont pas possibles sur les articles sans chrome » observe le technicien sur le stand de Pellami Daniele. Pour les revendeurs ou ennoblisseurs de peaux, la question est plus délicate encore dans la mesure où ils achètent les peaux tannées et ne maîtrisent donc pas cette étape.

Quoique très complexe à mettre en place et pas encore généralisée, la traçabilité des peaux est d’autant plus opérante que le sourcing est proche et homogène. C’est le cas des mégisseries Bodin Joyeux ou Riba Guixa, par exemple, dont les approvisionnements sont en grande partie espagnols et le positionnement résolument haut de gamme. « Nous avons la traçabilité sur le python Molurus » souligne notre interlocuteur chez Reptilis.

Certains exposants nous font même part de leur intention de développer des articles à base de fibres végétales, comme la Conceria Trend ou Timbrados Rubio, à partir de feuille d’ananas.

 

Article ferme façon végétal en veau obtenu par un nouveau tannage eco friendly ni végétal, ni synthétique de Nuova Antilope

Article ferme façon végétal en veau obtenu par un nouveau tannage eco friendly ni végétal, ni synthétique de Nuova Antilope

 

Les débouchés

La maroquinerie, qualifiée de « secteur refuge » par un de nos sondés, reste le débouché le plus porteur. « Nous travaillons beaucoup pour la chaussure mais voulons développer notre clientèle en maroquinerie, énonce le représentant de Timbrados Rubio. C’est pourquoi nous sommes présents à Première Vision Leather ».

« Les marques sont moins obsédées par les prix pour la maroquinerie » observe un témoin désirant rester anonyme.

Plus concurrentiel et fortement impacté par la vogue des sneakers, le secteur de la chaussure est jugé plus difficile et moins prospère par nos sondés. A l’exception de Walter Reginald, chez qui ce marché est en hausse. Mais certains acteurs, comme Conceria Superior, ne lâchent pas la chaussure « qui reste un accessoire que les femmes, en particulier, privilégient ».

Selon les saisons, l’importance du cuir dans l’habillement varie fortement. « Les affaires sont compliquées, avec le climat en réchauffement, les aléas économiques qui pèsent sur les budgets des consommateurs et les tendances très fluctuantes d’une saison et d’une marque à une autre. Même les grandes maisons regardent au prix » témoigne le responsable chez G. Estilo. Toutefois, sans nier l’instabilité de ce marché, son confrère de Riba Guixa positive en remarquant « qu’il est plus difficile de produire des peaux pour l’habillement et que la concurrence est donc moins forte ». Et chez Bodin Joyeux, on sent même « une légère reprise » de ce débouché.

De nombreux tanneurs jouent sur plusieurs tableaux, avec des articles utilisables pour diverses applications. Mais rares sont les cuirs totalement polyvalents. En bovin, maroquinerie et chaussures sont conciliables. En ovin, c’est plutôt la maroquinerie et l’habillement que l’on peut jumeler, comme nous le confirme le porte parole de Fedi Silvano.

 

PREMIERE VISION LEATHER HALL 3