Dossier spécial « Éco-responsable plus que jamais » : Isabelle Lefort

Journaliste, impliquée durant cinq ans auprès de Jacques Attali au sein de Positive Planet, Isabelle Lefort a créé en 2019 l’association Paris Good Fashion, dont Première Vision est partenaire, avec une mission aussi ambitieuse que passionnante : faire de Paris la capitale de la mode responsable en 2024.

Comment est né ce projet ?

Paris Good Fashion est issu de ma rencontre avec Antoinette Guhl, alors adjointe en charge de l’Économie Sociale et Solidaire et de l’économie  circulaire à la Mairie de Paris. Elle m’a proposé de réfléchir à la façon d’engager la mode parisienne vers la transition écologique et sociale. Nous étions en 2018. Seul Kering communiquait sur le sujet, même si LVMH et d’autres groupes avaient déjà entamé cette démarche. Avec Laure du Pavillon, co-fondatrice du projet, j’ai accepté cette mission à deux conditions : créer une association loi 1901 -donc indépendante politiquement- et réunir tous les acteurs autour de la table. Si nous misons sur un changement systémique, chacun doit participer. Il faut libérer la parole, créer de l’intelligence collective, partager les bonnes pratiques.

Vous vous êtes associés à des partenaires clé : l’IFM, la Fédération de la Haute Couture et de la mode… Quel est le rôle de chacun et comment cela fonctionne ?

Depuis 2019, nous avons fédéré une cinquantaine de structures, désormais membres de Paris Good Fashion. Chacun participe à un, voire plusieurs, groupes de travail. Andrée-Anne Lemieux, en charge du développement durable à l’IFM, s’est par exemple investie dans l’établissement d’une cartographie de la mode durable parisienne et l’accompagnement des jeunes créateurs. Eyes on Talents a mobilisé plus de 15000 créatifs dans le monde autour de deux concours : le grand prix de la photographie de la mode durable et celui du design inclusif.

Vous avez aussi tissé un partenariat ambitieux avec Première Vision. Quels en sont les contours ?

Nous nous réjouissons de ce partenariat. Nous partageons le goût d’anticiper, d’agir concrètement. Nous œuvrons ensemble au sein de plusieurs groupes de réflexion ; autour de la bientraitance animale, du Tech For Good, de l’accompagnement des jeunes marques. Nous travaillons également sur le devenir des événements de mode. Comment agir pour que les décors soient ré-employables ? Comment faire pour que ces événements produisent des résultats positifs en termes de business et d’emplois, tout en respectant la biodiversité ? Avec Première Vision et d’autres acteurs, nous développons un plan d’action très ambitieux dans ce domaine.

Ces deux années vous ont permis de dresser un panorama des différentes initiatives en termes d’écoresponsabilité. Quel est votre bilan ?

Depuis l’an passé, on assiste à une prise de conscience massive ; le développement durable est désormais au cœur de tous les business model, et Paris, au centre des réflexions. Ce n’est pas un hasard si la capitale a vu, en 2019, la naissance de Paris Good Fashion et, six mois plus tard, celle du Fashion Pact. Paris est l’épicentre de la mode internationale. C’est ici, et nulle part ailleurs, que les créateurs du monde entier choisissent de montrer leurs collections.

Une part importante de votre projet consiste à sensibiliser le public. Qu’avez-vous mis en place dans ce domaine ?

Nos initiatives sont multiples. Nous lançons le 3 septembre, avec les Galeries Lafayette et un collectif de marques (Etam, Eram, Petit Bateau, WSN, …), une grande consultation citoyenne. Car il n’y aura pas de changement systémique sans les consommateurs. Avec la civic tech Make.org fondée par Axel Dauchez, nous allons analyser les propositions de plus de 100.000 personnes pour développer une mode plus responsable. Nous allons tirer parti de cette enquête pour travailler à des solutions plus concrètes encore. Pour partager les expériences vertueuses, nous agissons à deux niveaux. Nous avons mis en ligne, sur notre site, un auto diagnostic élaboré par l’agence Sidièse qui permet à chaque maison d’évaluer ses pratiques. Par ailleurs, les douze groupes de travail que nous animons n’ont qu’un seul objet, aider au développement des différentes actions.

Comment, concrètement, accompagnez-vous les maisons qui souhaitent entamer ses transformations ?

Tout ce que nous élaborons est partagé en open source sur notre site. Nous informons, nous transmettons, nous proposons des pistes. Quant à cet auto diagnostic, il réunit quelque 80 questions déclinant toutes les étapes. Avez-vous créé un produit selon les principes d’écoconception ? Quelle part de votre CA représente l’écoconception ? Favorisez-vous les circuits courts et les fournisseurs locaux ?  Avez-vous sensibilisé et formé vos collaborateurs à l’écoconception ? Comment communiquez-vous à vos clients votre démarche en développement durable ? Pour chacun de ces thèmes, nous apportons des éléments de réflexion : conseil, expériences partagées…

La période que nous venons de vivre a tout bousculé. Qu’est-ce qui a changé pour Paris Good Fashion ?

La crise sanitaire a renforcé notre conviction ; il faut aller plus vite et plus loin. Comment produire plus juste ? Ne plus gaspiller ? Quelle part de l’industrie peut être relocalisée en France ? Comment réindustrialiser certaines filières sur le territoire national ? Nous sommes à pied d’œuvre sur tous ces sujets.

La mode poursuit sa mutation ; tout comme les comportements des consommateurs. Quelle analyse faite-vous de leurs désirs aujourd’hui ?

La volonté de trouver du sens est de plus en plus ancrée chez les jeunes générations. En Chine, il s’exprime déjà dans les magasins, où les clients interrogent les vendeurs sur la provenance et le mode de fabrication de l’objet qu’ils achètent… A l’heure d’internet, chacun est vite informé sur des pratiques malveillantes. Celui qui ne respecte pas les règles risque de voir son business disparaître en quelques mois. Pour autant, il ne faut pas prendre les jeunes pour des mormons. Le désir de plaire, le besoin de s’habiller, font partie intégrante de leur mode de vie. Et du nôtre ! L’esthétique, le goût du beau, l’amour de la création sont des élans vitaux. Il convient de revoir les pratiques industrielles pour que nous puissions profiter de la créativité de la mode sans culpabilité. Il faut, pour cela, que le secteur adopte une économie circulaire et abandonne la surconsommation.

Paris Good Fashion cherche-t-il aussi, plus globalement, à changer les mentalités ?

Notre rôle n’est pas d’imposer mais d’informer. Aujourd’hui, les consommateurs ont encore du mal à savoir où acheter un vêtement écoresponsable. C’est pourquoi nous avons décidé de lancer la carte du Paris de la mode durable, avec plus de 300 lieux déjà recensés. En 2021, nous étendrons notre périmètre à la petite couronne, puis au Grand Paris. Et nous allons inviter les autres capitales à faire de même.

Le mouvement que vous portez dépasse nos frontières. Tissez-vous des liens avec des projets internationaux ?

Nous sommes en relation avec la Fondation Ellen McArthur, le Copenhagen Fashion Agenda, la Fondation de la Haute Horlogerie à Genève ou l’association des créateurs de mode à Berlin. Nous œuvrons dans le même sens et échangeons beaucoup.

 Il vous reste 4 années pour relever votre défi. Quelles actions allez-vous renforcer ?

Notre association s’est dotée d’un nouveau conseil d’administration, sous la houlette de notre présidente Sylvie Bénard. Les grands représentants du secteur y participent, LVMH, Chanel, Richemont, les Galeries Lafayette, Petit Bateau, Betak, Première Vision, WSN… Les chantiers sont lancés : la consultation citoyenne, le prix du design inclusif, la publication de notre baromètre.

 Et quelle est votre définition de la mode de demain ?

Elle doit être à 200 % créative et circulaire, avec un impact positif pour notre planète autant pour l’humanité. La mode participe à la beauté, c’est elle aussi qui pourra sauver le monde. 

Lisez la suite du dossier spécial : Éco-responsable plus que jamais

2/4 : Découvrez le témoignage de Gel Egger, Material Research & Development Coordinator – Salvatore Ferragamo ici

3/4 : Découvrez le témoignage d’Amélie Pichard, créatrice de la marque éponyme ici

4/4 : Découvrez le témoignage de Marie Demaegdt ici

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