Le cuir décoré

En véritable allié de la mode, le cuir sait se parer d’incroyables atours pour l’assister dans sa créativité. Pourtant apprécié pour son toucher et son aspect, il n’en séduit pas moins lorsqu’il est ennobli d’artifices qui transfigurent sa surface et sa tenue. Voici quelques unes de ses ruses pour nous émerveiller, nous fasciner voire nous tromper.

La sérigraphie

Technique ancestrale d’impression de nombreux supports, la sérigraphie fait merveille sur le cuir. Du fait de la dépose de l’encre en aplats, la puissance de la couleur est inégalée. Certes très qualitative, la sérigraphie est aussi longue et complexe puisqu’avant d’imprimer le support, il faut déjà créer l’écran textile qui portera le motif à reproduire. Pour cela, on emploie un procédé photosensible et on étale, sur une toile tendue sur un cadre, une gélatine à base de sels d’argent. Sous ce cadre, on place le film transparent qui porte le dessin original en noir. Le tout est déposé sur une plaque de verre sous laquelle se trouvent des lampes UV. On fait le vide d’air pour bien solidariser le tout et on allume les lampes. La lumière émise à travers le film transparent fixe alors la gélatine sur tout le tissu de l’écran sauf à l’endroit occulté par l’ombre du motif. Une fois rincé au karcher, l’image se révèle sur le tissu comme sur un pochoir. Vient ensuite l’étape de l’impression proprement dite. L’écran textile préalablement réalisé est placé sur le support cuir et reçoit une couche d’encre étalée avec une raclette sur toute la largeur du dessin. L’encre traverse le textile par ses parties non obturées et se dépose sur le cuir en reproduisant le motif. Si le motif comporte plusieurs couleurs, on préparera autant d’écrans correspondant chacun à une couleur et on fera autant de passage sur le cuir qu’il y a de couleurs dans le motif. La difficulté majeure consiste à trouver la bonne encre qui accrochera durablement sur la peau. Le cuir est un matériau vivant, qui bouge, se rétracte, se dilate. Bien sûr, la technique réussit mieux sur des cuirs peu protégés que sur des cuirs couverts. Pour palier cet inconvénient, on peut donc faire le finissage après la sérigraphie, protégeant ainsi l’impression. Réalisée peau par peau, la sérigraphie est forcément couteuse. Mais le résultat est esthétiquement incomparable et plus résistant aussi au frottement et à la lumière naturelle. Le procédé convient parfaitement à la production de séries limitées haut de gamme.

Sur poils

Similaire à la sérigraphie sur cuir lisse, la sérigraphie sur peau à poils diffère tout de même par la nature des encres utilisées. Colorant le poil par oxydation, elles n’ont d’ailleurs pas toute le même rendu ni les mêmes contraintes. Certaines exigent de passer les peaux dans un bain d’accroche qui favorisera l’oxydation du poil. D’autres, comme le bordeaux, se fixent plus difficilement encore et entrainent un risque de dégorgement de la couleur. Pour cette raison, les peaux sont fréquemment refoulonnées après la teinture avec de la sciure pour absorber l’excédent d’encre. Le temps de séchage est aussi plus long. Et la météo, lors du séchage, peut encore en allonger la durée : par temps sec, le séchage sera plus rapide mais l’imprégnation du poil par la couleur moins profonde. Autant de paramètres qui rendent chaque résultat encore plus unique.

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Cuir de vachette à poils sérigraphié de chez Manutrans

L’impression digitale

L’impression digitale, également appelée impression numérique, est une autre voie pour décorer le cuir en lui apposant une image. Par la technique du jet d’encre, elle permet de reproduire directement, sur une peau de toute nature, sans traitement préalable, un visuel numérisé, avec une finesse et une précision incroyables. En comparaison avec les autres méthodes, l’impression digitale présente de solides avantages. L’encre rentre dans la matière et ne forme pas de pelliculage en surface. La durabilité de l’impression est donc meilleure et le toucher du cuir n’est pas modifié. Non plus que son odeur, grâce à la qualité des encres employées. Certaines peuvent même tenir sur du verni. L’impression numérique est un travail peau par peau, qui permet de personnaliser chaque spécimen, de façon placée ou en all over, même sur de grands formats. Par rapport au transfert, technique concurrente pour habiller des peaux, le jet d’encre n’endommage pas le cuir par un chauffage intensif qui le raidit considérablement. Pour les tanneurs qui ont des stocks dormants, l’impression numérique est une bonne façon de transformer ces peaux et leur redonner une attractivité.

4 conceria vignolaImpression digitale en all over par Conceria Vignola

 

 

5 Ge Fin leatherCroute de bovin imprimée digitale par Ge-Fin Leather

6 naturca by Aysen ButikImpression digitale sur agneau par Naturca by Aysen Butik

Le transfert

On peut aussi imprimer du cuir en y transférant, dans des conditions de pression et de chaleur particulières, à l’aide de plaques ou de cylindres, un décor porté par un film. Seuls les motifs adhèrent au cuir ; celui-ci n’est donc pas complètement couvert et garde son toucher et sa fleur en « toile » de fond. On peut même superposer à ce premier transfert, un second qui apportera un effet supplémentaire, comme une métallisation. Un dessin personnalisé est envisageable, moyennant un certain investissement tout de même et des séries importantes. « Pour améliorer l’adhérence du transfert, on peut faire un léger ponçage du cuir ou traiter la surface avec un produit chimique spécifique » nous explique un responsable de Curtidos Bassols. Toutefois, pour appliquer un dessin multicolore, on doit transférer l’intégralité du film sur le cuir et par conséquent le couvrir complètement. De plus, la température élevée nécessaire pour l’opération (entre 120 et 150°) exfiltre l’humidité de la peau et tend à la raidir. Un moindre mal pour des peaux de second choix ainsi revalorisées.

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Superposition de plusieurs films, l’un porteur du motif floral,
l’autre dessinant des écailles en surface. Emelda Tannery

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Superposition de deux films, l’un amenant la couleur,
l’autre dessinant une résille en surface. Curtidos Bassols

Le couplage

L’association du cuir avec un second matériau recouvrant partiellement sa surface fait partie des techniques de décoration du cuir. Ainsi, le couplage avec un tissu ajouré, tel qu’une dentelle ou une résille, crée un décor en surface du cuir sans le dénaturer. A ces fins, différentes techniques de contre-collage sont employées. La première consiste à encoller le textile avec une colle, par pulvérisation. « Nous utilisons des colles aqueuses dont nous concevons nous-mêmes les formules en fonction de la nature du textile et de l’épaisseur du cuir » déclare Fatima Valentin, la directrice commerciale de la société Eureka qui pratique le contre-collage à façon depuis 1999. L’opération se fait en continu, sur des machines spéciales nommées encolleuses. « Selon le résultat escompté, on peut jouer sur différents paramètres, comme la quantité de colle étendue (certains supports boivent davantage la colle que d’autres), la pression, la température, le temps de séchage, pour faire varier la densité du collage » poursuit Julien Château de la société Château, elle aussi spécialiste du contre-collage. Dans certains cas, les deux supports, cuir et textile, peuvent être enduits de colle ; mais dans le cas qui nous intéresse ici, avec un textile ajouré, seul celui-ci recevra la colle sur son envers, afin de ne pas couvrir toute la fleur du cuir avec la substance adhésive. « La colle réticule, c’est à dire que la réaction chimique d’accroche se prolonge quelques instants après le collage proprement dit, ce qui renforce encore la liaison entre les deux matières » précise Fatima Valentin. Avant d’ajouter : « Il faut bien ‘cadrer’ les peaux avant de les coller, bien les tendre pour qu’elles ne fassent pas de plis ». Parfois le textile est pré-enduit de colle qu’on réactive par pressage à chaud. On parle alors de thermocollage. La seconde technique utilise de la colle en poudre, qu’on dépose à la racle et qui est activée par le chauffage. La troisième technique, appelée flambage, ne nécessite pas d’adhésif mais n’est possible qu’avec un textile synthétique. « Une flamme vient lécher le support synthétique qui fond superficiellement. C’est alors qu’on applique le cuir afin qu’il se lie à la surface en fusion » décrit Julien Château. « On peut contre-coller tout type de peau, agneau, chèvre, bande de vache, crocodile. Nous venons même de le réaliser avec du cuir de saumon. Les applications sont multiples, dans la maroquinerie, la chaussure ou le vêtement » conclut Fatima Valentin.

10 EurekaCuir d’agneau décoré par contre-collage d’une dentelle de mohair et soie. Eureka

11 tariDentelle contre-collée sur agneau velours de Tari

La marqueterie de cuir

Le luxe n’est pas avare de son temps et, si long que soit le travail de marqueterie de cuir, il est une preuve irréfutable de l’excellence de celui-ci. Comme ce camouflage, par Industrie Pellami, minutieusement recomposé à la main. « Les morceaux sont découpés au laser selon des formes bien précises. Chacun d’eux est ensuite collé sur le fond selon un dessin global préétabli, comme un puzzle. C’est un travail de haute facture ! » déclare, pas peu fier, un responsable de la tannerie italienne.

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Camouflage reconstitué par Industrie Pellami

L’aiguilletage

L’aiguilletage est une méthode de liage habituellement utilisée pour unir ou consolider deux textiles non-tissés. Ici de très fines aiguilles traversent le textile non tissé placé contre le côté chair du cuir puis le cuir lui-même en entrainant des fibres textiles qui dessineront un motif sur sa surface. En général, le textile non tissé est en laine ou en acrylique. Il peut être lié au cuir par un couplage préalable. « Cette technique est réalisable essentiellement avec du cuir d’agneau, qui est assez fin pour cela » confie notre interlocuteur de la tannerie Pelicon. Une véritable performance technique, pour le vêtement ou la maroquinerie, qui a de quoi créer l’étonnement !

13 PeliconAiguilleté sur cuir d’agneau métallisé or par Pelicon

14 bopellAiguilleté par Bopell

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Ici, le motif est en négatif, dessiné par les vides laissés par l’aiguilletage.
Usak Cevahir Deri

PREMIERE VISION LEATHER HALL 3